Il y a, dans le maquis de Toscane, des chemins de caillasse et de ronces où le détachement de soi est une évidence et la solitude un privilège. J’ai toujours aimé passionnément le maquis de Toscane. J’aime ce qui l’habite : ses saveurs, sa rudesse et les mille bruissements qui le font murmurer comme un grand corps extravagant en train de rêvasser sur la colline.

Autrefois, sur la route qui mène à Populonia, mon père arrêtait parfois la voiture, nous disait de l’attendre et s’engageait dans le bois, par un chemin connu de lui seul. Lorsqu’il réapparaissait, c’était pour nous ramener de pleines poignées de figues ou d’amandes. Nous, les mômes, fantasmions tout un monde obscur et périlleux derrière la futaie. Nous aurions volontiers suivi notre père dans ces expéditions, mais notre mère nous l’interdisait à cause des vipères.

Notre mère avait connu une mésaventure avec une vipère : elle venait de rencontrer notre père et c’était la première fois que celui-ci l’emmenait à Populonia. Alors – attendant gentiment dans la voiture – il nous fallait écouter encore une fois comment notre mère avait manqué se faire piquer sur le terre-plein de San Sebastiano et comment notre père s’était rué pour la mettre hors de péril et tuer le serpent. Cette histoire, nous la connaissions par cœur et elle nous faisait toujours un peu envie. Nous avions envie de connaître chacun notre propre aventure avec une vipère, que ce soit aussi merveilleusement héroïque et que nous puissions nous en vanter et épater la galerie tout le reste de notre existence.

Je me remémorais tout ça, ce matin, et je m’en amusais, parce que je me déballais l’affaire avec les mots de mon père. Celui-ci aimait taquiner ma mère : « aujourd’hui, s’exclamait-il, je ne sais toujours pas qui du serpent ou de votre mère était la plus vipère ». Il riait. Le regard de ma mère évoquait des gifles. C’était quelquefois comme ça entre eux : lui qui l’asticotait gentiment, elle qui lui balançait des gifles virtuelles. Mais va-t’en te fâcher avec mon père. Va-t’en prendre au sérieux le beau regard espiègle qu’il affichait en te charriant. J’ai su très tôt qu’il n’y avait jamais d’animosité entre mon père et ma mère. Que s’ils se chamaillaient mollement quelquefois, c’était juste de la vie, du temps qui s’écoulait sans rigueur, ni méchanceté.

Les choses avaient infiniment de franchise et de légèreté lorsque mon père les évoquait. Les êtres et les événements évoluaient toujours à hauteur d’homme. Je le revois me parlant longuement dans la cuisine. Les mots, les regards, les gestes ronronnaient, se posaient comme de grosses mains fortes et réconfortantes sur mes épaules. Et, même enfant, j’avais toujours le sentiment que nous étions pareils dans ces moments-là, qu’il s’adressait à moi comme un homme à un autre homme.

Voilà le genre de procédés que je tenais à me rappeler ce matin. Je m’efforçais de ne penser à rien d’autre en montant la colline où, tout à l’heure, nous allions disperser ses cendres.

Lorenzo était parti devant, je me traînais dans son sillage. Il avait besoin de performance, j’avais envie de contemplation. Chacun sa manière d’aborder la chose. Puis, il me faut être honnête : Lorenzo, mon cadet de deux ans seulement, se maintient en forme. Moi, les formes, j’ai tendance à les stocker dans la même piaule que les années et à m’asseoir dessus. Mais je crois que, comme Lorenzo,  j’avais avant tout besoin d’aborder cette journée sur mes deux pieds.

La matinée était claire et chaude. Il y avait eu un peu de vent à l’aube : il s’était caché au réveil des cigales. Au début, mon frère et moi avions marché côte à côte sur le lacet de bitume. Nous avancions sans parler. De quoi aurions-nous pu parler ? C’était le jour que nous appréhendions depuis le décès de notre père : celui où nous le ramènerions chez lui dans les collines. J’imagine que – sur cette dernière partie du périple au moins – il nous fallait affronter cela chacun dans notre bande.

Nous connaissions tous deux le raccourci qui, plus loin, nous permettrait d’atteindre le village à travers bois. Déjà le maquis nous entourait de part et d’autre. Une odeur puissante où se mêlent la résine, la bruyère, la lavande et le thym. Il fallait s’arrêter, considérer un moment ce corridor de feuillage et d’épines, pour se sentir parcouru déjà d’un frémissement qui n’appartient qu’à la vie dans les collines. Il fallait regarder le ciel, puis se retourner et réaliser qu’il se dérobait insensiblement derrière la ramure des grands pins parasols. Alors, Lorenzo me dit : « Je vais avancer ». « Moi, je vais traîner », lui ai-je répondu. Nous nous étions déjà perdus de vue lorsque j’ai quitté la route pour m’engager dans le maquis.

Dès que je me fus trouvé à l’abri du bois, l’air devint souple et soyeux comme du poil de chat. Ce n’est pas que la canicule se fit plus clémente, mais elle n’a pas la même saveur sous la carapace des arbres. Elle est part du maquis et l’on s’en accommode. Le soleil qui perçait par endroit faisait scintiller les épines des buissons. Sur le sol, de grandes tâches de clarté éblouissaient de leur blancheur de neige. Des oiseaux palabraient, venaient goûter un peu de l’ombre du sous-bois, puis remontaient déballer le reste de leur vie sur les cimes. Les buissons revenaient à ce qui rampe et se faufile.

Le sentier de terre battue et de rocailles était assez large : des yeux, je pouvais le déchiffrer sur près d’une trentaine de mètres. Par-moment cependant, il s’emballait dans un grand remuement d’épaules et il fallait se remettre à le deviner un peu dans la broussaille. Mais j’ai parcouru déjà plus d’un sentier du maquis et celui-ci me semblait une avenue : il n’était pas de ces sentiers qui t’abusent et se referment tout doucement pour t’engloutir quand tu te fatigues de le chercher.

Plus d’une fois, je me suis perdu dans le maquis. Honnêtement ? Je faisais tout ce qu’il fallait faire pour m’y perdre. J’aimais éperdument ce petit pincement fugitif d’inquiétude que l’on ressent lorsqu’on se sait loin de tout, lorsqu’on ne reconnaît rien et qu’on ne peut compter que sur soi-même pour s’y retrouver. Mais c’était plus loin dans les terres, au-dessus de San Lorenzo, là où les collines succèdent aux collines et où l’on peut cheminer des heures sans rencontrer le moindre village, la moindre route, la moindre trace d’activité humaine. Sur les sentiers de Populonia, en revanche, battus de mille passages d’homme, il est impossible de se perdre. Il suffit de se laisser mener. On monte et on arrive au village. On redescend et c’est la mer.

A présent, je me souviens de la première année où nous avons passé l’été dans le maquis de San Lorenzo. Mon oncle Marcello avait retapé cette cabane de chasseurs pour s’y réfugier les jours de canicule. J’avais treize, quatorze ans, rêvais de jeux sur la plage et ne concevais pas encore ce qu’il y avait de chic à passer la journée dans les bois.

Tous les jours, il fallait chercher de l’eau à la fontaine. Ma mère annonçait : « il faut que quelqu’un aille à la fontaine. » Mes frères et moi nous faisions tout petits, minuscules. « Mais quand irons-nous à la plage ? » osait quelqu’un. « Nous irons tout à l’heure, mais d’abord la fontaine. » Sur cette promesse, je me résignais à bouger. J’étais l’aîné et savais pertinemment que je ne pourrais pas me défiler. J’attrapais les jerricanes, embarquais Paolo qui n’avait pas plus de huit ou neuf ans à l’époque et ne m’aiderait pas à porter.

La fontaine se situait un peu en contre-bas de la colline, au bout d’un sentier fluet où, la nuit, des araignées tendaient leurs fils. A l’orée du sentier, je posais les jerricanes et proposais à Paolo de faire la course. « Tiens ! Je te laisse dix mètres d’avance ! » Paolo partait et se mangeait toutes les toiles d’araignée. Bon prince, je le laissais gagner aussi sur le trajet du retour. Lorsque nous revenions à la cabane, notre mère préparait l’équipement de plage. « On y va ? », nous impatientons-nous. « Dès le retour de votre père. Allez le chercher, mais ne vous écartez jamais des sentiers. »

Notre père avait l’habitude de s’éloigner tout seul dans les bois. Ce n’était pas difficile de le trouver : nous l’entendions chanter. C’était un chant joyeux, hilare, un chant qui lui venait seulement dans les collines. « Qu’est-ce que tu chantes ? », lui demandions-nous. Il nous répondait que c’était une chanson qu’ils avaient inventée, son frère et lui, à l’époque où ils descendaient tous les jours la colline pour aller à l’école. Elle lui était revenue comme ça, disait-il. Il avait oublié toutes ces années et ce matin il s’était souvenu : il faut croire que le maquis conserve des choses. « Quel genre de choses ? », demandions-nous encore. « De toutes petites choses. Toi, tu grandis, tu avances et tu ne sais plus qu’elles étaient précieuses. »

Je ne sais pas – je n’ai probablement jamais su – si le chemin que je parcourais aujourd’hui pour atteindre  Populonia était celui qu’empruntait déjà mon père, son frère et ses sœurs pour se rendre à l’école. Peu importe. Je sentais la présence de mon père. Je le voyais diriger la fratrie – sur ce sentier ou sur un autre – la mener jusqu’au hameau de Baratti, sur le littoral. Et il y avait quelque chose d’étourdissant à me l’imaginer si jeune. Il n’existe pas de photographie de mon père enfant et cependant je me représentais parfaitement les traits de son visage.

J’avançais régulièrement sur la pente raide. L’effort d’abord malmenait ma tabagie et me faisait haleter. Puis l’énergie rude du maquis se mit à m’envelopper. Et, à mesure que je m’éloignais de la route et des gens, l’effort ne me coutait plus rien. Les choses se chuchotaient une raison d’être à portée de sens. Chaque pas s’imposait comme une sorte de joie.

C’est toujours de la joie que je ressens lorsque que je m’engage seul dans le maquis. Aujourd’hui, y ramenant ce qui demeurait de mon père, il y avait également de la douleur, mais la joie demeurait intacte. Elle était là. Elle accompagnait ce cheminement sans rien m’imposer, mais me soufflant à l’oreille qu’elle demeurait disponible. Ce n’est pas un jour de joie, c’est un jour de douleur, soutenais-je. Bien sûr. Qui t’empêche de vivre la douleur ? La joie m’en empêche. Cette joie obscène que je ne devrais pas ressentir à présent, qui m’encombre et qui m’écœure. Alors, je me suis posé sur une souche d’arbre et j’ai essayé de faire le point.

Je savais que j’étais idiot : dans ce monde-là, un moment de joie ne se refuse pas et le regret, la contrition, appartiennent à ce qui étouffe et brime. Je réalisais surtout que je ne pourrais jamais évoquer la mémoire de mon père en ne convoquant que de la douleur. Qu’il y avait une sorte d’indécence à ne me le représenter que dans les reniflements. Parce que cette joie me venait, non du maquis, mais de ce que m’avait transmis mon père. C’était la joie qu’il mettait dans ses yeux en débouchant de la futaie, les mains pleines de figues ou d’amandes. Celle qu’il affichait encore lorsque nous le surprenions en train de chanter dans le maquis de San Lorenzo.

Après, j’ai repris ma route et, pour la première fois, je savais ce qui m’attendait là-haut. Je voyais des gestes, éprouvais des émotions que je m’étais interdit d’anticiper jusque-là. Aussi, je savais très exactement ce que j’allais éprouver tout à l’heure, en répandant les cendres de mon père au vent de Toscane : il faudrait pouvoir ne jamais oublier la douleur. La conserver comme une chose précieuse, intime, l’alimenter méthodiquement, la questionner, la brusquer quelquefois autant qu’elle nous brusque. Il faudrait pouvoir lutter pied à pied avec la douleur et que pourtant la joie demeure.

Plus loin, le chemin de forestiers se transforme en chemin de paysans. On avance entre deux murets de grosses pierres mangées de ronces. Et l’on passe, sans trop réaliser, comme d’un monde à un autre. Liliana, la plus jeune sœur de mon père, se tenait au bout du chemin : « Te voilà », me dit-elle. « Je suis monté à pied », lui ai-je répondu bêtement. « Eh ! Je le vois bien ! A-t-on idée par cette chaleur ? » Zia Liliana m’a pris le coude et nous avons rejoint le reste de la famille. Paolo tenait l’urne : sans nous concerter, nous avons fait cercle autour d’elle. « Allons-y », énonça Paolo.

Nous nous sommes avancés à l’écart des murailles, là où la broussaille et l’épine l’emportent à nouveau sur le potager. Paolo avait pris le bras de ma mère : « Gaffe où nous mettons les pieds ! s’est-il exclamé. J’en connais une qui ne va pas tarder à nous bassiner avec ses histoires de vipères. » Nous avons ri. Notre mère aussi a poussé un sourire. Notre père bientôt retrouverait ses collines. C’était juste et il fallait que cela lui ressemble.

 

  • Où : Populonia (fraz. di Piombino)
  • Quand : 11 juillet 2011.
  • Appareil : Canon Eos 60D.

le 7 novembre 2011 | rubrique Piombino e dintorni, Projet : les cendres de mon père | 46 Réactions | Imprimer Imprimer ou Générer un PDF

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46 Réactions

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  1. 24 réactions 11-21-2011

    Merci pour l’info, effectivement, la coïncidence est amusante !j’ai donc cherché la Riturnella sur le net et j’ai trouvé ce lien proposé par une italienne, celui de Eugenio Bennato sur youtube :
    http://www.youtube.com/watch?v=JJwqu4Af_9s
    Et moi aussi… je vais souvent faire mes confidences à la mer!

    • 1238 réactions 11-21-2011

      Oui, c’est bien Eugenio Bennato qui a popularisé la chanson aujourd’hui. Puis tout le monde l’a reprise après lui. Mais… Ué guagliu’! Tu comprends le Napolitain, que tu me parles de jeter tes confidences à la mer ?

  2. 24 réactions 11-21-2011

    Non, pas vraiment, même si je devine quelques mots, mais je suis allée sur le site de Giovanna Giugni qui a fait une petite traduction italienne de la chanson :
    http://chinonrisica.wordpress.com/2010/03/11/riturnella/

    • 1238 réactions 11-22-2011

      Alors, ce qui me frappe d’emblée à propos du lien que tu donnes vers le blog de Giovanna Giugni, c’est qu’elle confesse avoir réécouté elle aussi la Riturnella en préparant un texte sur son père. Mah !

  3. 1 réactions 12-21-2012

    Très bien écrit. Un style très musical j’adore

    • 1238 réactions 12-22-2012

      Merci beaucoup, Marie.

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