Je ne sais ce qui m’a pris de penser à ces choses-là. Aussitôt, j’étais en rage, humilié, comme la toute première fois. Je venais de dépasser les horloges de la Piazza Gramsci et ça m’a pris en traître. Ça te prend toujours en traître, comme une rage de dents, un coup de poing dans l’estomac. Ça te plie en deux, ça t’allonge aussi sec. Un moment plus tôt, je ruminais déjà des trucs dans ma tête, mais je pouvais gérer. Puis, ça m’est venu, comme lors de mes huit ou neuf ans. A cet âge-là, tu ne te sens pas encore tout à fait obligé d’assimiler.

Mais, minute : il faut  que je renoue d’abord un peu le fil de mes idées.

J’étais tranquille en quittant les Canali. Je remontais la via Garibaldi en songeant au rendez-vous fixé tout à l’heure avec mes frères. Lorenzo et Paolo m’avaient largué à l’entrée de Piombino et étaient partis de leur côté pour accueillir notre sœur et notre mère à l’aéroport de Pise. Pour ma part, je leur avais fait comprendre que j’avais besoin de cette matinée de solitude à Piombino. Nous devions tous nous rejoindre plus tard chez Norma, la sœur de mon père.

Zia Norma habite du côté de Villa Marina. Pour me rendre chez elle, j’avais le choix entre longer toute la côté de Salivoli sur des kilomètres ou prendre le bus à la Piazza Verdi. J’avais une bonne heure pour me décider. Autrefois, il ne me serait jamais venu à l’idée de prendre un bus.

J’ai continué de parcourir les ruelles ombragées du vieux Piombino. J’avais l’intention de les traverser de part en part pour revenir du côté de la gare et passer saluer ma tante Maria-Vittoria, la veuve de mon oncle Gubare. D’accord ! Qui ne sait rien des familles italiennes pourrait trouver mes propos fort peuplés subitement. Question ouverte. Mon père avait cinq sœurs, un frère et deux demi-sœurs. Cela laisse de la marge pour les loisirs en famille.

La famille cependant avait été fort éprouvée cette année. L’espace de quelques semaines, nous avions perdu mon père, ses sœurs Elina et Iama, enfin Maurizio, le fils de Maria-Vittoria. Maurizio, mon cousin, mon petit frère, s’était consumé tout une année, s’était tordu d’innommables douleurs avec cette crasse qui lui bouffait le ventre. Et Maria-Vittoria avait pris cent ans. « Il était tout pour moi ! Tout pour moi ! », marmottait-elle en me serrant très fort les deux mains. Maria-Vittoria a un autre fils qui s’est marié et a fondé une famille à Pise. Elle me disait qu’elle ne voulait pas le rejoindre, en dépit des conseils de toute la famille. Elle voulait demeurer là, à l’ombre des aciéries de Piombino, où la voix de Maurizio continuait de l’appeler : « Mamma ! Mamma ! Oddio, Mamma ! – Je suis là, Maurizio. Tu ne souffriras plus et bientôt nous serons ensemble. » Maria-Vittoria savait qu’elle était atteinte du même cancer mortel qui avait emporté Maurizio.

Il me faut l’avouer : la maladie et la mort de mon père m’ont immunisé longtemps contre toute autre douleur. J’avais appris le décès de mes tantes ou celle de mon cousin avec une sorte de fatalité résignée. Au début de cet été, ma petite femme, ma merveille, a fini par conclure qu’il était trop difficile de m’aimer et trop fastidieux de se laisser aimer par moi. Ça aussi, je l’ai encaissé sans protester. J’en étais profondément malheureux, mais je n’ai pas été capable de défier l’instant. Deux douleurs peuvent-elles coexister ? À présent, celle-ci se mitige toutefois d’images, de mots, de souvenirs et ce qui en résulte a la consistance d’une sorte de volonté molle. Je ne sais si je suis prêt déjà à me rebeller, à lutter. Mais je sais que le souvenir m’apaise et que c’est ici, dans cette Italie que j’aime et qui m’écœure, qu’il me faut tout affronter.

Je retrouve un peu de vie, un peu de monde, en remontant sur le Corso Italia. On est loin encore de la réouverture des commerces, mais les gens déjà s’ennuient de rester chez eux. Ils ont commencé par observer la rue derrière leurs persiennes, ils ont levé un regard au ciel : « Chéri, Chérie ! ont-ils lancé, je vais voir ce qui se passe sur le Corso Italia. » Eh ! Vas-y sur le Corso Italia. Tu le sais bien : rien ne se joue jamais derrière les persiennes. Ça se passe dans la rue. Tous les Italiens le savent et le sentent dans leurs veines : c’est à l’air libre que les choses se vivent et se défient. Avec un rien de morgue, quelques coups de gueule et un maximum de fierté.

Mon père était très fier d’être Italien. Ce n’était pas une fierté exclusive et prépondérante : il eût sans doute été fier d’être russe, français ou canadien, s’il était né russe, français ou canadien. C’était une fierté confiante et tranquille, de celles qui s’attachent aux hommes et à la terre, non un de ces orgueils de faussaire qui sacrifie à la faconde, à l’exclusion de l’autre et au dédain. Aucun de ses enfants cependant ne fut éduqué dans la mythologie de l’Italie. Nous étions italiens si nous le voulions, français, belge ou bantou si cela nous convenait mieux.

Jusqu’à l’âge de huit ou neuf ans, je crois que je ne savais même pas où se trouvait l’Italie. Je crois que je m’en foutais. Des Ritals, il y en avait un paquet dans le secteur. Quelques uns tenaient des épiceries et tu les identifiais sans malaise : ils étaient les seuls à venir te chercher sur le trottoir plutôt qu’à se tenir derrière leur comptoir, rigides et droits comme le reproche ou l’indifférence. Mais la majorité travaillait dans les bassins miniers. Et ça ne m’évoquait encore aucun sentiment d’appartenance, les bassins miniers. D’abord parce qu’il n’y avait pas le moindre puits de mine où j’ai grandis. Ensuite, parce que, à huit ou neuf ans, ce qui compte c’est d’être exactement comme ses compagnons de jeu. C’est de s’identifier à tout ce que ceux-ci racontent et partagent, quitte à renier ses origines.

Ainsi, je revois bien Untel ou Tel autre m’arrêter dans la cour de récré pour me raconter la dernière blague ritalle : « Tu sais ce qu’il y a de spécial dans un tank italien ? Il a une marche avant et trois marches arrière. » Ou alors : « Tu sais à quoi on reconnait un sous-marin italien ? Ces cons-là ouvrent les hublots pour y pendre leur linge. » Moi ? Je riais de bon cœur et transmettais aux copains. Parce que ça ne me concernait pas, en somme. Qu’avais-je affaire de cette nation d’épiciers ? Après, qu’on s’en prenne aux Belges, aux Suisses ou à ces sacrés Ritals, ça me situait toujours dans le parti des rieurs et c’était bon à prendre.

Ce que je ne comprenais pas encore à l’époque, c’est que mes copains de classe ne me racontaient pas ces histoires au hasard. Ils me savaient italien. Leurs parents aussi le savaient, ainsi que les instituteurs et la plupart des élèves de cette école, du plus petit au plus grand.  Celui-ci par exemple, un grand des classes supérieures, qui ne m’avait jamais même regardé, m’arrêtait pour me débiter la dernière ânerie ritalle. J’en étais flatté et ne concevait pas un instant que la plaisanterie m’était spécialement destinée.

Je traçais déjà allègrement dans la trentaine lorsque mon père m’a raconté pour la première fois ses débuts en Belgique. On venait de l’embaucher dans cette usine de la périphérie bruxelloise : c’était le premier travail à peu près stable qu’il se dégottait depuis qu’il avait quitté l’Italie. On lui refilait les boulots les plus sales, les plus moches, mais c’était régulier, pensait-il : on en use toujours ainsi avec les derniers embauchés. On attend de savoir ce qu’ils valent aux machines avant de leur filer un poste convenable.

« Il faut dire, avouait-il, que je ne parlais pas trois mots de français à l’époque. On m’expliquait ce que je devais faire par signe. Comme à un singe. » Ses collègues le relançaient souvent, lui sortaient tout un tas de mots en affichant de grands sourires enjôleurs. « Moi, j’étais content comme ça. Je ne comprenais rien, mais je me disais que si ces types-là me parlaient et me souriaient, c’est qu’ils étaient satisfaits de moi. Ensuite, avec le temps, j’ai commencé à comprendre de mieux en mieux le français. »

A dire la vérité, mon père ne s’est jamais beaucoup appliqué avec le Français. Il nous parlait toujours en Italien ou alors dans ce sabir étrange, mêlé d’Italien, de dialecte et de quelques mots bâtards typique des émigrés. Mais l’usage était que nous lui répondions en Français et il l’entendait parfaitement déjà lorsque nous étions enfants. « J’ai commencé à comprendre ce qui se cachait derrière toutes ces grimaces, continuait-il. Et, à ce moment-là, c’était comme des gifles : ce qu’ils prétendaient me demander, avec leurs beaux sourires, c’était si je me lavais au moins une fois par an ou si ma guenon m’avait fait les poux ce matin. »

J’étais écœuré. Nous, enfants, n’avions aucune idée de ce qu’il subissait tous les jours à l’usine. Nous l’entendions se lever très tôt le matin, se faire couler un bain, se mettre à siffloter en étalant la mousse à raser sur son visage. Le soir, nous étions couchés déjà lorsqu’il rentrait du travail. Mais nous l’entendions encore siffloter dans la salle-de-bain et la vie devait nous paraître bien tranquille et bien légère avec un père aussi joyeux. « Parce que les choses ont fini par changer », reprenait-il.

S’il y a une chose que j’ai toujours enviée à mon père, c’est sa capacité d’absorption. Il n’était pas le genre à s’en faire, pouvait prendre les choses les plus graves avec un haussement d’épaule. Des amis m’assurent que je suis comme ça également, capable d’encaisser le pire avec un ricanement. Faut voir ! Moi, je sais ce que me coutent ce haussement d’épaule ou ce ricanement. Et quelquefois j’aimerais savoir ce qu’ils coutaient à mon père.

Le type qui le cherchait le plus était son chef d’atelier, un ancien collabo qui aimait aussi – entre autres bêtises – évoquer le bon temps de l’occupation nazie. « J’avais mes idées politiques et je ne les cachais pas, poursuivait mon père. Je ne parlais pas encore, mais chacun pouvait voir que ce salaud et moi n’étions pas du même bord. » Je sais, je conçois parfaitement, ce qui s’est passé ensuite. C’est une chose encore que mon père m’a léguée. On peut se laisser marcher sur les pieds des heures, des jours, sans réagir. Il y a une sorte de fierté encore à ne pas réagir. Mais au bout d’un moment, il devient impossible de laisser pisser.

« Il y a un moment où tu ne te contrôles plus, m’a confirmé mon père. J’ai empoigné cette ordure. Je l’ai levé haut contre le mur en lui tenant le col. » Aussitôt, ce fut le silence dans tout l’atelier. Les ouvriers arrêtaient leur travail, s’approchaient de la scène, mais sans intervenir. Et après ? ai-je demandé. « Après, rien. Il n’avait plus l’air bien méchant suspendu comme ça, les pattes à vingt centimètres du sol. Je l’ai relâché et il a pris sa journée. Plus tard, le patron m’a fait appeler dans son bureau. Je pensais que je me ferais virer. Une surprise m’attendait : tous les autres ouvriers avaient témoigné en ma faveur. Je gardais mon poste. Et l’autre se mettait en arrêt maladie. » Il y eut un silence que je n’eus pas le cœur d’interrompre. « A présent, c’est du passé tout ça. Je suis content que mes enfants n’aient pas subi ce genre de choses », concluait-il. Je n’ai pas répondu. Mais je me suis revu ce jour de mes huit ou neuf ans où j’ai fini par encaisser que les plaisanteries sur les Italiens n’étaient pas innocentes.

Je n’étais jamais invité aux anniversaires de mes condisciples de classe. Je ne m’en formalisais guère : je n’avais pas percuté encore. Jusqu’au jour où ce môme m’a jeté: « Tiens ! Si ça te dit, viens aussi. » D’accord, j’ai fait. J’étais tout content, sapé comme un valet de cœur, en me présentant à l’appartement de l’oncle de mon ami où se déroulerait la fête d’anniversaire. Ma mère – je la connais – avait dû me faire la raie au milieu et m’avait gentiment emballé mon petit cadeau.

Je me pointe là avec deux ou trois autres gosses. L’oncle se tient à la porte et nous demande nos noms. J’ânonne le mien. « C’est polonais, ça ? ». Italien, répond pour moi un des autres gosses. Alors, avec un large sourire, il m’écarte un peu pour laisser passer les autres. D’autres enfants arrivent, qu’il laisse entrer en m’adressant toujours des clins d’œil et des petits sourires en coin. Je ne pige pas, mais j’attends. Enfin tout le monde est là. L’oncle a pointé toute la liste et s’apprête à rentrer à son tour. Et moi ? que je fais. L’autre me dévisage de bas en haut. Exit le sourire. « Toi ? Tu restes là », qu’il me jette. Et il me claque la porte au nez.

C’est précisément ce jour-là que j’ai su que j’étais Italien.

 

[J’ai hésité longuement à poursuivre la publication des « Cendres de mon père » sur ce blog. C’est que j’ai reçu dernièrement un courrier électronique libellé en ces termes : « Ce blog est une rigolade. Tout le monde se fich de la mort de ton vieux […] Tu écrit comme un pieds. Il faut quand même apprendre un peu le français avant de commencé à écrire. » Alors j’eusse aimé débattre un peu avec l’auteur – par ailleurs anonyme – de ce délicat échantillon de critique structuraliste. Mais au bout d’un moment, ça me gonfle. On écrit – bien ou mal – pour partager des émotions, non pour se faire insulter par l’ordure. Un mot tout de même à l’adresse de mon courageux contradicteur : n’hésite surtout pas à me relancer. Viens me chercher dans les commentaires. Interviens, te dis-je. Je me ferai un plaisir de te dégommer publiquement.]

Le Ceneri del Padre, chapitre suivant : 8. Traîne pas du côté de la via Garibaldi !

  • Où : Piombino, Piazza Gramsci.
  • Quand : 12 juillet 2011.
  • Appareil : Canon Eos 60D.

le 1 septembre 2011 | rubrique Piombino e dintorni, Projet : les cendres de mon père | 36 Réactions | Imprimer Imprimer ou Générer un PDF

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36 Réactions

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  1. 35 réactions 9-1-2011

    Très beau texte, plein d’émotion et de couleurs. Tu fais de belles choses avec tes pieds !

    • 1238 réactions 9-1-2011

      Merci, Cathy. Puis ça me laisse les mains libres pour filer des claques à qui les mérite.

  2. 14 réactions 9-1-2011

    Indépendamment du mail reçu et dont tu fais état à la fin du chapitre (mais quel con!), tu as bien fait de continuer, Marco.
    Je suis très ému par ce chapitre. Je le trouve à la fois extrêmement courageux, pudique et… maîtrisé, assumé, je ne trouve pas le mot que je cherche. Quel travail ce texte doit t’avoir demandé en plus de son écriture!… Je trouve ça bouleversant et terriblement généreux. En fait je suis à la fois très touché par le propos, par ta générosité et par tout ce par quoi je devine que tu as dû passer, tout ce « travail » de fond qui a dû se faire pour que cette générosité et ce texte soient pudiques.
    Je ne suis pas sûr d’être très clair… Mais en tous cas, merci beaucoup Marco.
    Amicalement,
    Olivier.

    • 1238 réactions 9-1-2011

      Oh, ce n’est pas une lettre de ce genre qui va me décourager : j’ai sévi un moment comme éditorialiste politique et j’en ai reçues d’autres. Cela ne risquait donc pas de m’empêcher d’écrire. En revanche, j’ai bien assez de bouteille aujourd’hui pour me foutre absolument de diffuser ou non ce que je fais. A part ça, tes propos sont parfaitement clairs, Olivier. C’est moi qui te réponds exprès à côté… histoire de demeurer dans le registre de la pudeur.

  3. 10 réactions 9-1-2011

    Une dernière phrase qui claque comme cette porte qui s’est refermée ce jour-là sur toi. Décidément, la connerie est la chose la mieux partagée au monde. Mais tu sais comme personne partager avec nous tes sentiments, tes émotions d’hier et d’aujourd’hui.
    Quant à la photo, j’aime beaucoup l’attitude de l’épicier (qui n’attend pas derrière son comptoir) et le pied qui sort du cadre 😉

    • 1238 réactions 9-1-2011

      Ah ! Là, tu ravis mon ego d’auteur, Francis. Cette dernière phrase, je tenais absolument en effet à ce qu’elle réponde au claquement de porte.

  4. 33 réactions 9-2-2011

    Bonjour, d’ abord la photo est superbe comme la plupart de celles du blog, elle témoigne d’ une grande sensibilité comme les petits récits qui les accompagnent, ensuite au sujet de l’ avis de ce « courageux » anonyme, laissons glougloutés les égouts cela n’a pas d’ importance. Pour ce qui est du texte, je ressent personnellement un malaise, j’ai connu dans mon enfance (je suis né en 49) ces petits émigrés italiens dont la plupart vivaient, (du moins en région liègeoise)dans des baraquements ayant servis au prisonniers allemands après la guerre et je dois reconnaître que sans le savoir il existait un racisme latent vis à vis d’eux, je le signale souvent maintenant avec le recul lorsque des amis ou connaissances se targuent de ne pas être racistes que finalement nous l’ étions avec vous. Encore à mon age et lorsque je regarde en arrière je suis assez content d’ avoir compté dans mes camarades de jeux pas mal de vos compatriotes.
    Ceci dit j’ aime beaucoup vos histoires qui reflètent vos profondes pensées et par moment je m’y retrouve un peu, même sensibilité sans doute.
    Au plaisir de vous lire. Amicalement.

    • 1238 réactions 9-3-2011

      Bonjour Robert. Je crois avoir encaissé l’ultime relent de ce racisme latent à l’égard des Italiens dans les années ’60. Après, comme le dit une chanson du « canzonniere » de l’émigration italienne, »ils ont fait venir les arabes et ils nous ont foutu la paix » (je traduis littéralement). Mes frères et ma sœur, plus jeunes, n’ont plus eu à subir ça, que je sache (et ils me contrediront sans doute ici dans le cas contraire).Ceci posé, je crois que le racisme subi par l’émigration maghrébine fut pire encore… et cette fois, la précédente génération d’émigrés, les Italiens, les Espagnols, les Polonais des mines de charbons ne se sont même pas fait scrupule d’y participer. Je crois bien que je pourrais parler de ça dans mon prochain texte. Je parlerai peut-être d’une Italie qui fut si peu capable de nourrir ses citoyens qu’elle en a vendu des centaines de milliers pour quelques sac de charbons dans les années ’50, affrétant parfois les mêmes trains qui, quelques années plus tôt, servaient déjà de bétaillères à l’immonde politique de déportation nazie. Je dirai aussi la manière dont elle traite aujourd’hui les extra-communautaires qui s’avisent de répéter le processus sur son territoire. Je dirai les raccourcis de la mémoire qui font qu’on est toujours l’émigré, l’exclus d’un autre.

  5. 17 réactions 9-3-2011

    Toujours un plaisir de vous lire…une riche expérience humaine communicative. L’indépendance d’esprit est une arme utile si elle est mise aux service de causes justes, votre blog en est un des nombreux exemple, un peu d’espoir pour l’avenir…
    J’aime l’attidude de cet épicier, allant de l’avant et « sortant » de son cadre pour mieux nous rapeller que tout n’est pas que passé…
    Au plaisir de vous lire

    • 1238 réactions 9-3-2011

      En vérité, faire sortir mon épicier du cadre est le seul moyen que j’ai trouvé pour récupérer cette image. Mais je ne regrette pas l’artifice : de lui sont partis l’idée et surtout le ton du texte. En tous les cas, merci pour les compliments, Wolfen. Je ne sais si mes causes sont toujours justes, mais elles sont vraies et vécues à la première personne du singulier.

  6. 20 réactions 9-3-2011

    Une mésaventure dont ont été victimes trois Indiens Caiuás m’a inspiré un billet, à la fin duquel j’ai repensé à ta propre expérience et ton propre texte. C’est là :

    http://vitoria-brasil.blogspot.com/2011/09/guarani-tu-ne-parleras-pas.html

    J’espère que tu ne verras pas d’inconvénient au fait que j’y ai mis un lien pointant vers ce chapitre de ton récit.

    • 1238 réactions 9-3-2011

      Francis, tu dois l’avoir deviné : je ne demande pas mieux de faire de ce blog un lieu d’échange. Je t’ai dors et déjà répondu ceci sur ton blog : Je ne connais de la condition des Amérindiens du Brésil que ce qu’un Européen moyen peut en savoir en étant un peu scrupuleux de ses lectures. Je connais mieux, pour l’avoir assez longuement observée in situ, celle des autochtones du Québec. Je leur ai consacré une série d’articles à l’époque et même l’une ou l’autre fiction. Si je dois caractériser en peu de mots cette condition, je dirais ceci : les Occidentaux ont réussi l’exploit parfait avec « leurs indiens ». Ils sont arrivés en Amérique, la bouche en cœur, et ont trouvé tout de suite à disposition la cible toute désignée de leurs rancœurs à l’égard de l’altérité. Non mais, n’est-ce pas le plus fameux exemple de racisme qui fût jamais, que celui qui parvint à faire de l’autochtone un émigré sur son propre territoire ?

  7. 15 réactions 9-4-2011

    il y a des gens qui s’amusent en salissant tout ce qui est beau et « vrai », abandonner c’est leur donner satisfaction. et pourquoi leur faire ce cadeau, qui priverait ainsi les lecteurs de ce parcours d’une intelligence émotionelle, riche en introspection, en même temps qu’il nous fait découvrir les images et toutes les odeurs inconnues, d’un coin de Toscane.

    • 1238 réactions 9-4-2011

      C’est gentil ce que tu me dis là, Fernanda. Mais, au bout d’un moment, il me faut être honnête envers mes visiteurs. Ce n’est pas tant l’insulte que l’ennui de m’y confronter en période d’écriture qui motive mon envie d’arrêter la publication de ce texte. J’ai tendance à me replier complètement sur moi-même en période d’écriture, à m’immerger dans la fiction, au point de renoncer à tout interaction avec l’extérieur. Au point aussi d’éluder tout ce qui pourrait me distraire du travail d’écriture. On concevra dès lors que la publication de ce texte en « feuilleton » était pour moi une sérieuse gageure.Je crains de manquer de recul pour tenir la distance. Mais peu importe. Je rempile pour deux chapitres au moins. Le temps de me convaincre moi-même que je n’ai pas commencé à verser dans la complaisance.

  8. 51 réactions 9-4-2011

    Il y a un ton, un regard très authentique dans tes photos comme à la lecture de tes mots, que je prends bcp, bcp de plaisir à retrouver. Merci de partager ces souvenirs, ces émotions Marco, bises et à très vite 😉

    • 1238 réactions 9-4-2011

      Merci Aurore. Eh ! Oh ! A très vite ? Sur ton blog alors. Parce que, sur celui-ci, il me faut un moment encore avant de produire le chapitre 8.

      • 51 réactions 9-8-2011

        Ne te presse surtout pas (à quoi bon, pourquoi donc ?) et moi je lève le pied en matière de commentaires, ça m’évitera peut-être d’employer des expressions « toutes faites » (après avoir parlé d’authenticité… gloups ;))

        • 1238 réactions 9-11-2011

          Non, mais c’est moi, Aurore : je n’aurais pas dû me taper ce cursus de philologie. Du coup, faut que je me jette sur chaque terme comme la télé-réalité et le surendettement sur le petite peuple. Ceci posé, il me faut t’avouer deux choses : 1. je ne prends jamais à la légère le terme « authenticité » lorsqu’il est prononcé par des personnes que j’apprécie ; 2. tes commentaires me sont précieux et je détesterais que tu maintiennes ta résolution de les espacer.

  9. 7 réactions 9-4-2011

    Pour ma part, j’ai bien eu droit à quelques blagues sur les Italiens mais d’ordre général, j’ai ressenti plus de jalousie que de racisme, ce qui je dois l’avouer me flattait plutôt.
    En même temps, je n’éprouve que peu d’intérêt pour ce que pense de « quidam », raison pour laquelle je n’éprouve aucun intérêt à tous ces réseaux « sociaux »
    (Cependant, forcé de constater que ton blog, pour la deuxième fois me pousse à l’exception.)
    Le simple fait d’être sujet à la critique cimente la place que l’on se donne, l’insulte n’étant rien de plus que la critique du pauvre (d’esprit).
    Elle aurait sûrement pu être constructive si le « pauvre » avait réussi à développer une pensée plus constructive.
    Ne penses-tu pas que d’avoir suscité une telle réaction aurait pu faire « jubiler » ton vieux ?

    • 1238 réactions 9-4-2011

      Mon vieux, comme le tien, m’aurait regardé de haut, aurait fait un petit bruit avec les lèvres et m’aurait largué: ‘iammo Marco, ma che ti confondi con questi ? Oui, oui, d’accord : « … cimente la place » et tout ça. Quand je bossais à ce canard, j’ai reçu une fois une balle de 38 enveloppée dans un emballage cadeau. J’ai bien ri et ça m’a bien cimenté.

  10. 50 réactions 9-8-2011

    I love how he steps out of the frame and the slight sepia tones give the image a warm feeling – what a great photograph!

    • 1238 réactions 9-11-2011

      Thank you, Mariana. Well ! I’m not sure that’s a great picture, but I sweated so much for this walk out of frame… that I like it anyway.

  11. 5 réactions 9-9-2011

    This photo reminds me a lot of Toronto. The little shops and the fresh fruits stands … great capture. :)

    • 1238 réactions 9-11-2011

      Merci Emily. Je crois que l’on délogera cette ambiance et cette scène partout où des Italiens se sont établis. Ce qui m’a amusé pour ma part, c’est d’aller la chercher justement en Italie. J’étais dans mon village d’origine… et il me semblait y croiser encore des émigrés.

  12. 38 réactions 9-11-2011

    Je reviens te lire, Marco, car, en première lecture, je n’ai pu laisser de mots afin de laisser retomber la colère que peut susciter l’évocation de ce racisme latent et surnois.
    Faut-il avoir l’esprit retréci pour ne point accepter de s’ouvrir à toutes cultures et savoir en tirer la quintessence ?
    Dans le récit que tu fais, sobre et posé, je ne ressens nullement cette colère que tu pourrais légitimement éprouver pour l’humiliation faite à ton père, et cela t’honore au plus haut point.
    Quelle merveilleuse leçon reçue de la part des émigrants, subissant l’humiliation et dont l’intelligence n’appelle pas à la vengeance.
    Le temps a passé sans que l’on puisse, de nos jours, tirer un constat positif. On ne sort pas grandi de l’intolérance jamais abolie.
    De fait, je ne leur pardonne pas ; en effet, ils ne savent pas ce qu’ils font.
    L’exemple paternel ne doit pas te laisser arrêter par l’insulte d’un courageux anonyme, parlant français sans savoir l’orthographier.
    On attend la suite de ton récit.

    • 1238 réactions 9-11-2011

      Eh bien, Dan, si je puis me permettre de synthétiser le premier paragraphe de ton intervention, tu dis que tu ne ressens pas la colère dans mon écriture, mais que tu l’as personnellement éprouvée à la lecture. Ficelles d’auteur : si je m’étais contenté de pester, de brailler, d’accuser, il est probable que je n’aurais induit aucun sentiment d’identification chez mes lecteurs. Mais la colère est bien présente. Un sentiment de vengeance ? A quoi bon ?
      Tiens ! J’ai envie de te raconter cette histoire. Cela se passe à Bruxelles et à l’occasion de je ne sais quel récent tournoi international de football (impossible d’être plus précis : je me fiche du football). L’Italie venait d’emporter je ne sais quelle coupe. A Bruxelles, l’usage est que les supporters des équipes gagnantes se rassemblent sur le parvis de la Bourse. Il y a énormément d’émigrés italiens en Belgique. Paradoxe du temps qui file, cette émigration a fini par générer une sorte de sentiment d’appartenance aussi chez l’autochtone : les amateurs belges de football supportaient donc l’Italie et se sentaient Italiens ce jour-là.
      Moi ? J’étais en compagnie de deux autres vieux Ritals et je passais dans le coin par hasard. Nous avons vu ces jeunes de la 3e ou 4e génération investir la place de la Bourse. Puis, nous avons vu rappliquer les jeunes belges. Et nous avons été sciés : les jeunes Italiens ont empêché les jeunes Belges de participer à la fête. Ils les ont carrément virés à coup de latte, leur interdisant même les abords de la place. Mes amis et moi, rejetons de la première ou deuxième génération, étions partagés entre la surprise et l’éclat de rire : mais que savaient ces jeunes-là du racisme à l’égard des Italiens ? Merde ! Qu’est-ce qui leur permettait de « venger » leurs pères ou grands-pères sur les fils ou petits-fils d’une génération qui nous avaient rejetés ? Quoi ? Au nom du football en plus ? Ma mi faccia il piacere !
      Non mais, au bout d’un moment, faut quand même réaliser un truc : le racisme à rebours est toujours du racisme.

  13. 17 réactions 9-18-2011

    Je suis partie dans ton sillage avec quelque chose de fragile, comme si tes mots, tes phrases mettaient à jour une douleur que je n’ai pas encore su, pu, mettre à plat. J’ai retrouvé dans ce texte toute la force de ton écriture. Tu excelles dans l’introspection et j’ai noté des phrases bluffantes de vérités. Un moment riche et fort.
    Si tu doutes de toi, saches que nous nous croyons en toi !
    Bravo Marco.

    • 1238 réactions 9-24-2011

      Merci pour ces mots, Nathalie. Je t’ai répondue par ailleurs. Le doute n’est pas une chose malsaine à mon sens. Non, le doute est ou devrait être part structurelle de toute activité créatrice. En même temps, quand ça nous bouffe vraiment, c’est vrai qu’on se remet à rêver d’une carrière de footballeur.

  14. 13 réactions 9-21-2011

    I enjoyed this chapter very much. Very authentic street scene, great tones.

    • 1238 réactions 9-24-2011

      Merci ! Grazie, Nik !

  15. 38 réactions 9-23-2011

    A la lecture de ton exemple, je suis sans explication.
    Le serpent se mord la queue et rien ne change.
    Le clan vainqueur endosserait-il l’idéologie méprisante du plus fort ? A moins que ce ne soit la connerie qui …..

    • 1238 réactions 9-24-2011

      Oui. A moins que ce ne soit la connerie qui…

  16. 30 réactions 9-27-2011

    I like this man stepping out of the frame with this pose and very confused face 😉

    Thx for your visit !

    • 1238 réactions 12-6-2011

      J’avais omis de répondre à ton commentaire, Mariana. A toi aussi, merci pour ta visite.

  17. 24 réactions 11-27-2011

    Je continue à me promener sur ce site, dans le désordre, je l’avoue, et viens de lire ce passage…Une fois de plus,ce qui est navrant, c’est que les gens continuent à fonctionner avec leurs instincts primaires; ils n’acceptent pas la différence, quelle qu’elle soit: tu es étranger, tu viens manger leur pain, tu es handicapé ou homosexuel, on ne te regarde pas parce que quelque part, tu renvoies à des peurs conscientes ou pas…Plus j’avance en âge et plus je me dis que l’humanité progresse très lentement…côté technologique, ça va vite, trop certainement, mais pour le reste, il est fort dommage de constater que certains ne vivent que dans le conflit, ne rêvent que d’infliger aux autres et à eux-mêmes ,par conséquent, des souffrances inutiles…d’où la nécessité de faire le tri, de ne côtoyer que les belles âmes…Continue à écrire sans te soucier de ceux qui sont nés malveillants et le demeureront, hélas!Tu as en toi une richesse qu’ils ne posséderont jamais.

    • 1238 réactions 11-28-2011

      Oui, je n’aimerais pas être agité de ce qui les ronge : ça doit vachement sentir le rance dans leur petite case d’existence. Faire le tri, je l’avoue, est chez moi une sorte de vocation.

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