C’est en me plantant à l’ombre d’un pin de la Piazza Bovio, que je me suis remis à écrire. Cela faisait un bout de temps que je ne parvenais plus à écrire et je n’avais aucune raison de penser que ça me reviendrait maintenant, au moment de ramener les cendres de mon père en Toscane. Et cependant, aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours écrit tout un tas de choses en Toscane et particulièrement lorsque je venais me planter à l’ombre d’un pin de la Piazza Bovio.

Ecrire n’est pas une sorte de fatalité. Avec le temps, ce n’est même plus une urgence. Il faut être préparé à encaisser ses propres fantômes pour leur imposer des mots, pour les contraindre aux syntaxes contradictoires du texte et de la mémoire. Mais je ne m’étais préparé à rien. J’avais refusé jusque-là d’envisager l’écriture. Je vivais, peinard et sans états d’âme, au milieu de la page blanche. La disparition de mon père m’avait ôté la volonté d’y maîtriser les choses. Pourtant, je devais savoir, en me plantant à l’ombre d’un pin de la Piazza Bovio, que des mots débouleraient et que j’aurais à déterminer si cela valait ou non la peine de me compromettre avec eux.

La Piazza Bovio a toujours été un bon endroit pour écrire. C’est certainement le ressac des vagues sur les rochers, ce va-et-vient murmurant qui finit par t’envelopper comme un refuge, un abri du bout du monde. Des gens passent, l’échantillon standard de baltringues en short fantaisie et quelques jeunes locaux qui connaissent le chemin dérobé pour descendre se baigner au milieu des rochers. Mais leurs voix, leurs rires me parviennent tout assourdis par le ressac. Et soudain me voilà, seul et aphone, à me colleter avec le bout du monde.

Alors, mille images me viennent : des coups de flash, des lambeaux de mémoire et les inévitables fantômes. Ce sont quelquefois de vieilles ombres lugubres et quelquefois des esprits jeunes et jouasses. Parce que les choses ne vieillissent guère lorsque je les situe au bout du monde. Les vieilles ombres ont toujours été de vieilles ombres. Les autres m’apparaissent intactes. Elles me hantent et m’inspirent au présent de l’indicatif. Et si je veux pourtant explorer le passé – comme je le fais ces jours-ci – elles me donnent les mots, les odeurs, les couleurs, sans trop se formaliser, mais en me soufflant gentiment à l’oreille qu’on ne vit pas dans le passé.

Et quoi ? leur répliqué-je. Je fais ce qui me chante ! « Bien sûr, fais ce que tu veux. Va où tu veux. Mais tâche de retrouver ton chemin », me répond-t-on. Et si je gratte encore dans le passé ? « Qui t’en empêche ? » Personne. « Alors, vas-y ! Fonce ! » J’irai donc explorer le passé, j’irai ailleurs, parce qu’il n’existe plus grand chose qui me motive dans cette Italie où il n’y a plus rien à voir, à faire et à espérer. « Oui. C’est un point de vue. » Une objection ? « Tu es en colère. C’est la colère et le chagrin qui parlent. » Mais quelle colère ? Quel chagrin ? « Ecris ! Tu sauras bien ce qui te motive. » Foutaise ! Le soleil et la canicule doivent me torréfier méchamment la cervelle, si j’en suis à discuter lexique et sémantique avec le vent et le ressac des vagues.

Voici donc ce qui me motive et que j’ai envie de mettre sur papier : aujourd’hui, l’Italie est le pays le plus abimé d’Europe. Je prétends qu’aujourd’hui l’Italie est un pays qui a perdu son âme, qui a craché sur son passé, qui s’est torché avec son histoire. Entre le grand show médiatico-politique et le Vatican, il n’y a plus de place pour les gens scrupuleux en Italie. Il n’y a plus la place d’apprendre, d’imaginer, de créer, d’éprouver. Les Italiens d’aujourd’hui se soucient davantage des implants capillaires du bouffon qui les gouverne que d’assumer un peu la lignée d’un Dante, d’un Leonardo, d’un Foscolo ou d’un Cesare Pavese. Et si tu as deux sous de bon sens et de créativité, tu sais forcément que tu ne peux les gaspiller avec ces gens-là. « Chouette discours ! Tu tapes fort, mais tu ne dis rien ! Est-ce vraiment tout ce qui te vient ? Tu peux faire mieux, non ? » Encore des fantômes ? « Eh ! Tu les crées, tu les gères ! » Oui, ça se défend.

Mais, au bout d’un moment, qu’est-ce qui m’empêche d’écouter le vent et de lui répondre si ça me chante ? Je parlerai au vent, aux vagues, aux pierres si ça me convient. J’identifierai l’interlocuteur le plus apte à encaisser mes rancœurs. « Bravo ! Alors, raisonnons dans l’ordre. Tu crois sincèrement que les métallos, les pêcheurs que tu évoquais tout à l’heure en avaient quelque chose à caler de ton Leonardi ou de ton Fiscola ? Soyons sérieux ! Qui les connaissait ces gens-là ? Nous donnaient-ils du travail et du pain ? Se souciaient-ils de nos familles ? » Admettons, concédé-je. « Alors, cherche encore. » Chercher quoi ? « Ce qui te hante réellement, ce que tu essaies de cracher sans y parvenir. » Je n’ai rien de plus à dire. « Merde ! Parle au vent si tu n’as rien à dire. »

À ce moment-là, j’ai écrit déjà toutes les sornettes que l’on vient de lire et j’ai chaud et je n’ai plus envie de me laisser chambrer par des fantômes sur la Piazza Bovio. J’ai quitté la place et j’ai pris l’escalier qui mène aux Canali, la grande fontaine duecentesco qui surplombe le petit port en contrebas de la Piazza Bovio. En vérité, cette fontaine ne se nomme pas du tout les Canali, mais je ne l’ai jamais entendue désigner autrement dans la zone. Peu importe. J’ai largué mes espadrilles et suis demeuré un moment à patauger dans l’eau de la fontaine, attentif à ne fixer mon esprit sur rien.

J’étais tranquille à l’abri de la fontaine. Le soleil pointait au zénith et grillait jusqu’à la plus infime poussière de monde au-delà de mon périmètre d’ombre. J’aurais pu demeurer là des heures, les pattes au frais et les idées claires. J’aurais pu oublier que des choses continuent de bouger, de se combiner, de se chercher des prétextes, des tabous et des raisons d’être, même quand je les ignore. Ou alors, j’aurais simplement pu cesser de me pourrir la tête et laisser filer les heures chaudes. Mais : « Cette eau est-elle potable ? », ai-je entendu dans mes épaules.

Deux couples d’Italiens du Nord, fort soucieux de leur bronzage, traçaient en formation très relâchée dans ma direction. J’ai hésité un moment à défendre mon territoire : « Cela fait des lustres que je bois l’eau des Canali. Mes tripes et ma salle-de-bain le sauraient si elle n’était pas potable ». Voilà ce que je me proposais de leur balancer : mot pour mot, cliché pour cliché. Puis, j’ai admis que ce n’était pas l’ambiance et je me suis contenté de leur marmotter un vague « Oui, je crois qu’elle est potable », avant de leur laisser le champ pour me diriger vers le port.

Le port – dix vieilles barques dispersées dans un enclos de rochers – était à peu près sans activité à cette heure de la journée. Le soleil était désormais trop haut, trop impertinent pour les indigènes et les touristes devaient emplir les terrasses des trattorie sur le Corso Italia. Deux gros bateaux se croisaient sur le trajet de l’île d’Elbe dont les collines se diluaient sur l’horizon. J’ai pensé que je risquais l’insolation à me poser là, que je finirais par me diluer moi aussi dans l’air brûlant, avec le reste du paysage. Mais tout ça ne revêtait pas une réalité bien tranchée.

Je me suis installé à mi-hauteur des cinq marches qui mènent aux barques. Plus loin, deux mômes attrapaient dans des petits filets je ne sais trop quoi qui doit ramper, grouiller et faire sa petite vie amphibie entre les rochers. Ils plongeaient tout le bras entre les rochers, puis se refilaient le seau où s’ébattaient leurs prises. Je les ai observés un moment, ai songé à me rapprocher. Il y avait de l’ombre, là où ils s’activaient, et ç’avait l’air épatant de chercher des trucs entre les rochers. Mais je ne concevais pas réellement de quitter mon escalier. J’avais ressorti mon carnet, mon crayon et m’étais remis à écrire. Je me disais que c’était le bon instant, le bon endroit pour écrire.

J’avais le nez plongé dans mes carnets depuis un bon moment déjà, lorsque l’un des mômes au filet m’a bousculé sur mon bout d’escalier. Je l’ai regardé filer avec son seau le long de la jetée. J’ai maté son élan et la manière dont le sol brûlant lui grignotait les arpions à chaque foulée. Et quand il n’eut plus que des moignons pour courir, je l’ai vu agiter les bras et s’envoler. « Quoi ? Tu donnes dans le fantastique à présent ou bien tu divagues ? » Eh ? Revoilà mes fantômes ! Avez-vous vu le môme s’envoler ? « C’est confirmé : tu bats la semoule ! Tu perds les pédales ! » Il s’est envolé, vous dis-je. « Il ne s’est pas envolé. Et qui s’envole de nos jours ? » Il vole. Il vole avec le vent. « Mais quel vent ? Il n’y a pas un pet de vent dans le secteur. Il n’y a que le soleil de midi et il est en train de te bouloter la tête. » Oui, c’est possible que le soleil de midi me mange la tête. « Alors, debout ! Tire-toi de cette embrouille ! »

Je me suis levé. Mes jambes ne me portaient plus et c’est en titubant que j’ai atteint l’ombre des Canali. J’ai plongé les bras, puis la nuque sous le jet d’eau. Tout ce que je touchais se mettait à vaciller et j’avais une furieuse envie de gerber dans l’eau des Canali. J’ai serré les dents et les paupières. Je me suis accroupi, comme un chiot, les dix doigts cramponnés aux parois de la fontaine.

Lorsque j’ai rouvert les yeux, la grosse tête de dragon des Canali retrouvait à peine un semblant d’aplomb. J’ai levé le regard en direction du port : le soleil continuait de se manger lentement les barques et la jetée. J’ai attendu un peu. Ensuite, prudemment, j’ai tenté d’isoler un périmètre à peu près stable sur l’horizon. « Regarde-moi ! Je vole », s’est écrié l’enfant, en passant dans mon champ de vision. J’ai haussé les épaules et j’ai regardé ailleurs. Je commençais à récupérer et n’avais déjà plus aucune raison d’y croire. Parce que, c’est bien connu. C’est même certifié, sanctionné par les Nations unies, le pape, la bourse de New York et la morale laïque : les gens voient des fantômes, parlent à leurs poix de senteur, aux morts, essaient de croire aux fées, aux elfes ou aux Martiens. Mais en dépit de toute cette créativité, personne – absolument personne – ne s’envole plus de nos jours.

 

 

  • Où : Piombino, Porticciolo
  • Quand : 13 juillet 2011
  • Appareil : Canon EOS 60D

le 12 août 2011 | rubrique Piombino e dintorni, Projet : les cendres de mon père | 47 Réactions | Imprimer Imprimer ou Générer un PDF

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47 Réactions

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  1. 15 réactions 9-3-2011

    dans cet épisode j’aime beaucoup l’introspection de la première partie. l’italie est éblouissante par sa beauté, mais à la longue si on en prend guère le soin de la préserver, ça peut rendre aveugle. (j’aime beaucoup la photo et les photos précédentes)

    • 1238 réactions 9-4-2011

      Eh bien, moi qui craignait de saouler et de perdre tout le monde avec cet exercice d’introspection ! Merci Fernanda.

  2. 3 réactions 1-7-2012

    great work, atmosphere, moment!

    • 1238 réactions 1-9-2012

      Thank you, Klaudia.

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