[Le Ceneri del Padre, chapitre précédent : 1. Calamoresco]

Après, nous voilà déjà sur le trajet de retour et j’ai le sentiment de n’avoir rien maîtrisé. Encore une fois, je n’ai rien appris, rien assimilé, rien creusé. J’ai laissé les cendres de mon père, là haut sur la colline de Populonia. Je les ai regardées se dissiper dans le vent et le maquis de Toscane. Mais je sens à présent que je n’appartenais pas réellement à ce moment. J’étais ailleurs, inapte encore à éprouver si le lieu, l’instant avaient pour moi quelque chose qui enracine ou qui clôture.

L’air se fait moins épais à mesure que nous remontons vers le nord. Je suis affalé sur la banquette arrière de la Chrysler. Mes frères se relaient à la conduite. Moi, non : impossible de conduire ce tracteur. J’ai le permis grosses cylindrées, mais version deux roues uniquement. Dès qu’il y a un volant, des pédales et plein de ferraille superflue tout autour, ça commence à me crisper. Mais peu importe.

Je ne fais rien de solide sur la banquette arrière. Nous voyageons de nuit pour éviter la canicule : pas question de lire ou d’écrire et je me suis lassé du paysage monochrome. Mais entre Gènes et Milan, le trafic s’interrompt subitement. Nous sommes à l’arrêt, en file indienne, attendant. Des gens commencent à sortir des voitures, se mettent à palabrer entre eux sur l’autoroute. Ce sont d’abord des chuintements de portières, des bouts de mots, des silhouettes qui se faufilent et se cherchent et se consultent dans cette nuit sans Lune. Et soudain, c’est comme un rite étrange, une fête secrète à laquelle je convoite de m’incruster. Je m’éjecte illico de la Chrysler, en profite pour m’en activer une. Mes frères sont à la fois conducteurs et non-fumeurs.

J’aborde d’abord un petit groupe de routiers. Nous causons un peu, mais ne trouvons rien de bien exaltant à nous confier. Plus loin, un type avec un fort accent génois me demande si je sais où a eu lieu l’accident. J’ignore même s’il s’agit d’un accident et le lui fait remarquer. « Ce serait quoi alors ? » qu’il me fait. Il a pour m’envoyer au diable un regard extraordinairement désolé. Un enfant l’accompagne dont il enveloppe les épaules de son bras. L’enfant tremble un peu et me dévisage comme si j’étais responsable. Comme si je détenais le secret de tout ce qui est sur le point de lui arriver dans cette insupportable nuit sans Lune.

En solo, je me mets alors à remonter un peu la file des voitures. Devant moi, dans une Fiat Panda dont l’obscurité peine à camoufler la péremption, un type a poussé à fond le volume de sa musique. De loin, j’identifie le genre hip-hop et yo ! yo ! et balance un moment à rebrousser mon chemin. Le hip-hop soulève en moi d’habitude les mêmes relents d’indigestion que le yodle bavarois ou la chanson sentimentale serbo-croate. Je poursuis dans la même direction cependant, niant résolument ce brouet écœurant. Mais, en m’approchant, je finis par localiser le mur de percussions, les basses et commence à capter les paroles. Et je suis bien forcé de le reconnaître : c’est du lourd, du tentant, du racoleur.

Je m’affiche à la portière de la Panda, m’informe sans faire mine d’y toucher encore. Le type au volant de cette carriole – quadragénaire, mais sans état d’âme consistant – me tend la main : « Piacere ! qu’il me fait, je m’appelle Salvo. » Je saisis sa main : « Piacere, Marco », que je m’exécute à mon tour. Et je reviens au motif de mon incursion. Lui, étonné : « Mais vraiment, tu ne connais pas Caparezza ? » Capaccio ? Caporitto ? ânonne l’expatrié ignare et déconnecté que je suis. « Ca-pa-rez-za », scande-t-il, avant de marquer un temps de silence pour me permettre de savourer les paroles aimablement engagées du couplet. Ensuite : « Te fais pas d’idée, reprend-t-il : d’habitude, j’écoute les Who, Led Zep, Alice Cooper ou les Pistols. Je déteste ce foutu rap, mais Caparezza, c’est… qualcosa di speciale, me dit-il, quelque chose de spécial. » J’acquiesce. Nous sommes sur la même longueur d’onde.

Je m’installe à l’aise à la portière, offre de mon tabac noir. Et nous nous mettons tranquillement à causer de l’Italie qui triche, de l’Italie qui ment, de l’Italie idiote qui expédie des tricheurs et des menteurs au gouvernement, tandis que Caparezza assène :

« Da qua se ne vanno tutti. Non te ne accorgi, ma da qua se ne vanno tutti ! »

« Tu ne réalises pas, mais tout le monde se casse de ce foutu pays, reprend Salvo en écho. Moi, je t’envie. Tu as de la chance de vivre à l’étranger. » Faut voir ! que je pense, mais sans le formuler.

Nous continuons un moment encore à permuter nos rancœurs et nos enthousiasmes. Mais je n’y suis plus, c’est mort : je n’intercepte et ne considère pas plus d’un mot sur trois. Parce que, tandis que nous causions de l’Italie qui triche et qui ment, je me suis mis subitement à approfondir, à chercher. Et je me revois sur la Piazza Bovio, à Piombino. Je me revois à la rambarde de la Piazza Bovio où je m’accoudais ce matin encore, mais sans réaliser. Dans cet endroit du monde que je ne finis jamais de convoiter et de quitter.

Le Ceneri del Padre, chapitre suivant : 3. Da qua se ne vanno tutti !


  • Où : Piombino, Piazza Bovio.
  • Quand : 12 juillet 2011.
  • Appareil : Canon Eos 60D.

le 27 juillet 2011 | rubrique Piombino e dintorni, Projet : les cendres de mon père | 30 Réactions | Imprimer Imprimer ou Générer un PDF

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30 Réactions

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  1. 26 réactions 7-27-2011

    Veni vidi legi 😉
    (Commenter serait parler de moi, et ce n’est ni le lieu ni le moment mais pour répondre à ta question : continue !)

    • 1238 réactions 7-27-2011

      Merci Véronique. Pour ma part, je ne conçois rien d’incongru à ce que chacun vienne avec sa subjectivité et la développe en commentaire de ma propre subjectivité. C’est espace est libre et ignore le pourrissage de post. Euh… enfin tant qu’on ne disserte pas de la belle mâchoire carrée de Marine Le Pen ou des varices de Chantal Goya. Mais, pour paraphraser un peu Terence : rien ne devrait nous être étranger de ce qui est humain.

  2. 49 réactions 7-27-2011

    Je m’extase toujours devant ton talent littéraire, que je n’ai pas.
    J’essaye de traduire mon ressenti par mes photos.
    A chacun le choix de l’interprétation.
    J’avoue que tu m’as rendu le goût du N/B.
    Bonne fin de semaine.
    Yvon.

    • 1238 réactions 7-28-2011

      Merci Yvon. Peut-être que l’objet premier d’une image, c’est de parler d’elle-même. C’est en ce sens justement que je déclare dans ma présentation que je ne suis pas photographe, mais auteur. Je crois que le vrai photographe refuserait de laisser le texte parasiter son œuvre comme je le fais. Moi, en revanche, je cherche encore la recette d’une symbiose.

  3. 10 réactions 7-28-2011

    Un texte qui me parle là où je suis, au Brésil qui triche, qui ment. Comme quoi c’est partout à peu près la même chanson…

    • 1238 réactions 7-28-2011

      J’imagine que la tricherie et le mensonge font partie du grand foutoir mondialisé qu’on nous fait avaler depuis des années. Sinon, je suis heureux de constater que le lien fonctionne vers ton site : je ne sais pourquoi, cela faisait quelque temps que je n’y avais plus accès.

  4. 30 réactions 7-28-2011

    BEautiful image . Love perspective . Man ? Taking pictures , seems to me 😉

    • 1238 réactions 7-29-2011

      Hello, Mariana. En vérité, il est simplement accoudé au mur, le regard perdu vers le large.

  5. 4 réactions 7-29-2011

    la règle des points forts 1/3 bas 2/3 haut et personnage placé presque au 1/3 gauche a du bon, ça donne toujours des photos agréables à l’oeil. Peut être le N&B manque un petit peu de contraste, sinon, super.

    • 1238 réactions 7-29-2011

      Merci 10fraction. C’est vrai que la règle des deux tiers est toujours un peu la voie royale. J’ai tenu à délaver un peu ce N&B et m’y suis d’ailleurs employé zone par zone assez longuement. Mais bon, je ne suis pas plus satisfait que ça du résultat et je reconnais que l’image ici n’a été retenue que pour sa pertinence à l’égard du texte.

  6. 29 réactions 7-29-2011

    Pourrais-tu expliquer comment on fait pour voir ta dernière publication, quand je viens chez toi, je retombe toujours sur les mêmes photos ! je ne suis sans doute pas très doué, mais j’ai du mal à comprendre le fonctionnement de ton blog et surtout son historique. amicalement

    • 1238 réactions 7-29-2011

      Tu es bien sur la dernière photo, Jacques. Si tu veux trouver toutes les images, tu as différentes possibilités. L’onglet « Photoblog » me semble l’option la plus simple : il te donne immédiatement accès au blog – et donc aux images accompagnées de leur texte – dans l’ordre chronologique.

  7. 45 réactions 7-30-2011

    Un regard au loin ! Papa où es-tu ?

    • 1238 réactions 7-30-2011

      Pas loin. Je ne crois décidément en rien, mais je sais cependant qu’il se tient et regarde parfois derrière mon épaule.

  8. 2 réactions 8-1-2011

    j’apprécie vraiment ce voyage que tu nous fais vivre…
    si.. la photo est plus parlante ici pour moi…

    • 1238 réactions 8-1-2011

      Merci Karine. Eh ! Oh ! Encore un chapitre et tu me rattrapes !

  9. 23 réactions 8-2-2011

    Un cliché fort , bien composée un « style », un autre auteur.
    Hélas je ne donne pas de formation, chacun sont style.

    • 1238 réactions 8-2-2011

      Tant pis pour la formation. Sans rire, tu aurais assurément du monde si tu t’y décidais un jour. Mais tu as raison : le style ne s’échange pas. Et il est futile de vouloir reproduire celui des autres.

  10. 50 réactions 8-2-2011

    That is a beautiful monochrome, I love the composition and the mountain range in the background adds a great sense of scale. Brilliant work!

    • 1238 réactions 8-2-2011

      Tank you, Martina. The mountain in the background ? It’s l’Isola d’Elba.

  11. 33 réactions 8-3-2011

    J’ai finalement préféré, pour le premier chapitre, te laisser aux tiens – ce que vous vous y dites est profond et touchant, voila.
    Ici: un incident à tel point anodin, qu’il n’en est même pas un, et pourtant un texte qui en dit long. Tu excelles vraiment à toucher, par approches, ces choses intangibles, qui quelque part nous semblent essentielles et nous restent inaccessibles – essentielles parce que inaccessibles? Que ce soit ici un enracinement fantasmé, ou une certaine fraternité – la pus immédiate dans le chapitre 1, une plus généralement humaine ici. Ton tour de force – ici et ailleurs, c’est à chaque fois de nous rendre présent cet instant où l’on croit pouvoir y accéder, et où cet idéal s’éloigne, au tout dernier moment – on l’a même effleuré si ça se trouve, il nous en reste quelque chose sur les doigts, mais quoi – comme tes doigts gardent le souvenir des cendres de ton père? De telles expériences, chacun en vit, plus ou moins consciemment et plus ou moins souvent, on s’en arrange généralement en s’empressant de penser à autre chose; réactualiser en chacun ce qu’il a de plus personnel, tout en ne racontant que soi même, c’est ça je suppose faire oeuvre d’auteur – c’est aussi finalement le constat de la désolante banalité de ce qui nous est le plus précieux et, croit-on, secret? Peu importe, peu y parviennent, et ça n’est pas la première fois que je te vois le faire.
    Autre chose: j’apprécie toujours la rudesse apparente et la profonde tendresse avec laquelle tu traites tes personnages, et l’absolu manque de complaisance que tu as pour toi même. Ne change rien!
    La photo: j’aime – ça ira?

    • 1238 réactions 8-4-2011

      « Réactualiser en chacun ce qu’il a de plus personnel, tout en ne racontant que soi même » : il me semble que tu résumes tout – et mieux que je n’ai jamais réussi à le faire – avec cette phrase. C’est très précisément – et de manière consciente et assumée – ce que j’essaie de faire dans l’écriture. De même, j’ambitionne de tendre au général en scénarisant le particulier. Incidemment, tu relèveras peut-être que c’est aussi ce que d’instinct j’ai tenté de dégager en me tournant vers la photographie. Bref ! Une fois encore, Pascal, ton commentaire m’enchante. Car si je parviens à réaliser dans l’écriture ne serait-ce que la moitié des processus stylistiques que tu me prêtes, j’estimerai ne pas avoir économisé ma peine. Alors, il me faut t’avouer une chose tout de même : en principe, je suis le genre d’auteur qui planifie tout avant le passage à l’écriture : cela va de l’élaboration anticipée des structures sémiotiques et narratives à la place du taille crayon sur ma table de travail. Mais là, je me suis lancé dans « Les cendres de mon père » quasiment sur un coup de tête. Je travaille sans filet et ne sais absolument pas où cette entreprise va me mener. Tes commentaires m’en sont d’autant plus précieux. En peu de mots : n’hésite pas à me rentrer dans le lard si tu me vois dévier ou donner dans la complaisance.

  12. 15 réactions 8-8-2011

    Se planter là devant cette belle immensité, juste le prétexte de rêver, rêver encore, a des voyages, à des paysages, à des instants, au passé, au futur… à tout quoi …Une belle compo que tu nous offres là ! Bonne journée Marco

    • 1238 réactions 8-9-2011

      Merci de ton intervention, Jacklineg. Les Amérindiens pensent que la réalité doit avoir un peu la matière du rêve et que tout ce qui nous apparaît dans un rêve est réalité. Alors rêvons ! Donnons un peu de consistance au quotidien.

  13. 1 réactions 8-13-2011

    Bonsoir Marco ! J’avais envie de te lire et je suis venue ! Je suis trop fatiguée pour aller plus loin aujourd’hui, je reviendrai, ça me plaît !
    Ne compte pas sur moi pour être une vraie critique, ni pour tes écrits, ni pour tes photos. Je fonctionne au coup de coeur, à l’impresion et si j’ai l’intention de revenir, c’est que j’apprécie.
    Il y a bien par ci par là, des choses que j’écrirais différement mais c’est ton bouquin! Prends garde, en étant trop modeste et trop à l’écoute des autres, de dénaturer ton ressenti. La forme est importante, bien sûr, mais tu peux la trouver par toi-même !
    Je me rends compte que j’affirme !!! Ce n’est que mon avis !
    Cordialement – Nicole

    • 1238 réactions 8-15-2011

      Merci de ta visite Nicole et bienvenue sur ce blog. Et puis, ne t’inquiète pas : si tu poursuis ta lecture, tu verras très vite que je suis aussi du genre à affirmer et à larguer coups de cœur et coups de gueule.

  14. 5 réactions 8-15-2011

    Trés beau! J’aime les couleurs. (trying to comment in French is hard for me … but basically this photo is gorgeous! I like the aged colouring on it). :)

    • 1238 réactions 8-15-2011

      Merci beaucoup, Emily. Pas de panique : je comprends tout à fait l’anglais écrit. J’ai plus de difficultés à le pratiquer dans mes réponses en revanche. En tous les cas, sois la bienvenue toi aussi sur ce blog. De mon côté, je serai heureux de découvrir le tien prochainement.

  15. 15 réactions 9-3-2011

    « Dans cet endroit du monde que je ne finis jamais de convoiter et de quitter. » cette phrase est très puissante. et justement cette dualité permet de voir les choses, comme dans un miroir à double face.

    • 1238 réactions 9-4-2011

      En vérité, tout le chapitre fut conçu a priori pour en arriver à cette phrase, Fernanda.Je crois que nous sommes quelques uns à nous traquer une identité dans ce miroir à double face.

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