Nous avions décidé d’embarquer pour l’île d’Elbe, ce jour-là. C’était, je me rappelle, une de ces lentes et moites journées de scirocco. Un temps à s’écraser sur des perrons à attendre l’orage. En allant chercher la voiture, Mirella, la compagne de mon cousin Ferruccio, avait délogé un petit scorpion sur le siège avant. « Je suis dégoûtée », disait-elle. Mais la voiture ? Mirella disait qu’elle ne monterait plus jamais — jamais ! — dans cette voiture, qu’il faudrait qu’on se débrouille, mais qu’il n’était plus question de nous rendre sur l’île avec la voiture. Nous avons donc pris le ferry en piétons. Sans faire le point.

L’air marin nous avait rafraîchis un peu durant le trajet vers l’île. Mais, sur le port, à Portoferraio, la chaleur nous avait récupérés, enveloppés comme une énorme langue. Mirella et Ferruccio n’avaient plus aucune envie de s’engager davantage dans l’île. Ils parlaient de prendre une orangeade amère dans les vieilles rues de Portoferraio, puis d’aller se jeter sur la plage de galets blancs. Moi ? Je n’étais pas disposé à passer la journée sur la plage et j’ai cherché les horaires des bus sur le port. Le premier partait pour Marciana Marittima. « Je vais pousser jusqu’à Marciana », leur ai-je dit. « Prendre un bus par cette chaleur ? » Mirella et Ferruccio me dévisageaient comme si je me pointais tout droit de Neptune, de Gênes ou de Milan. Mais c’était comme ça. Je n’étais pas beaucoup plus vieux qu’un môme alors et j’étais convaincu qu’il y avait mille rencontres à faire, pour peu qu’on se donne la peine d’aller voir plus loin. J’étais convaincu que, si je ne cessais jamais de chercher, je deviendrais forcément quelque chose ou quelqu’un.

  • J’ai pris cette image à Marciana Marittima durant l’été de 1987. Elle nous ramène en Toscane : c’est que je suis en train d’achever le chapitre XI des Ceneri del padre. Un tas de bonnes et de mauvaises raisons m’ont éloigné de l’écriture ces dernières semaines. Je ne sais si l’un ou l’autre de mes visiteurs espérait encore un chapitre XI. Mais là, promis, juré : si quelqu’un s’en soucie, je poste la suite avant l’été.

 

  • Où : Isola d'Elba, Marciana Marittima.
  • Quand : Août 1987.
  • Appareil : Canon AE1.

le 28 mai 2012 | rubrique Piombino e dintorni | 40 Réactions | Imprimer Imprimer ou Générer un PDF

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40 Réactions

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  1. 6 réactions 5-28-2012

    I briefly felt that heat and the temporary refreshment of the ferry breeze off the water. She holds the rind like a smile or a new moon for an evening sky.

    Google translate version: J’ai brièvement senti que la chaleur et le rafraîchissement temporaire de la brise ferry au large de l’eau. Elle détient la croûte comme un sourire ou une nouvelle lune pour un ciel du soir.

    • 1238 réactions 5-31-2012

      Merci Geoff. Il faut absolument que tout demeure sensation.

  2. 34 réactions 5-28-2012

    Bonjour Marco

    Tres jolie photo de cette femme qui a finin son morceau de pasteque qui vu les chaleurs sur cette Ile a dù la rafraichir pour un court moment
    excellente journée à toi ,je prends mon appareil et je file shooter au gré du vent :)

    • 1238 réactions 5-31-2012

      Merci Noel. Vert, blanc, rouge : ont dit par chez moi que la pastèque est le fruit italien par excellence.

  3. 20 réactions 5-28-2012

    La pelure de ce morceau de pastèque comme un croissant de lune. Et cette dame assise sur son perron semble contempler ce qu’il reste de son morceau de pastèque. Y voit-elle, comme moi, un croissant de lune, cet autre objet de contemplation, objet d’une contemplation universelle ?

    • 1238 réactions 5-31-2012

      Souvent, Francis, je me dis que tu dois être un lecteur de Corto Maltese. Lui aussi voit des croissants de Lune. Et quand ils manquent, il les invente.

  4. 1 réactions 5-28-2012

    Avec les tons un peu passés des Hortensia, c’est toute une ambiance paisible et méditative !
    Amicalement
    Jean

    • 1238 réactions 5-31-2012

      Merci Jean. Ai-je exagéré les tons passés ? J’ai songé un moment à un traitement croisé, mais ça ne le faisait vraiment pas.

  5. 27 réactions 5-28-2012

    Très belle cette vieille dame, si naturelle dans son petit bonheur au quotidien…

    • 1238 réactions 5-31-2012

      Du bonheur ? J’y voyais un brin de tristesse ou d’accablement pour ma part, mais je projette peut-être. Oui, du bonheur. Pourquoi pas ?

  6. 19 réactions 5-29-2012

    C’est un tableau, pas une photo!

    • 1238 réactions 5-31-2012

      Je le prends pour un compliment. Était-ce un compliment ?

  7. 33 réactions 5-29-2012

    On dirait qu’un hortensia lui a croqué sa pastèque et qu’elle en attend des excuses légitimes 😉 Jolie comme la nostalgie.

    • 1238 réactions 5-31-2012

      J’ignore qui lui a croqué sa pastèque en vérité. Je me souviens : je l’avais repérée d’abord, trottinant dans la ruelle avant de s’asseoir sur ce perron. Mais la pastèque était déjà croquée.

  8. 17 réactions 5-29-2012

    Le plaisir des choses simples et laisser le temps au temps, nos vies modernes en sont souvent des remparts…
    Un beau moment de vie, bonne soirée

    • 1238 réactions 5-31-2012

      C’est clair : le temps ici a d’autres saveurs.

  9. 4 réactions 5-30-2012

    1987 … Le temps a passé, les hortensias ont défleuri, refleuri au moins 25 fois …
    Qu’est devenue la dame aux cheveux blancs, sagement assise telle une fillette, sur les brûlantes pierres de l’escalier Où le rafraîchissement ne vient que des fruits.
    Parmi les mille rencontres que tu souhaitais dans ton escapade, celle-ci méritait le déplacement.

    • 1238 réactions 5-31-2012

      Qu’est devenue la vieille dame ? J’ai failli tourner mon texte autour de cette idée. Je suppose évidemment qu’elle n’a pas survécu au siècle. Mais je me l’imaginais ressassant chaque péripétie de ce dernier. Puis, j’essayais d’imaginer sa réaction en se voyant revivre sur l’écran de nos ordinateurs, héroïne fugitive d’une blogosphère dont elle n’a pas même dû supposer l’existence.

  10. 7 réactions 5-30-2012

    très belle compo avec ces vieux roses qui se répondent. L’âge où les rencontres se font rares et les plaisirs deviennent de plus en plus simples , de plus en plus essentiels.L’âge où les plaisirs du gout rappellent en bouche les souvenirs pour titiller des papilles de plus en plus insensibles.

    • 1238 réactions 5-31-2012

      Tu sais que ton commentaire me filerait carrément le cafard ? Non, mais faut absolument rester sur l’idée : « de plus en plus simples, de plus en plus essentiels ».

  11. 25 réactions 5-31-2012

    C’est un tableau ! Les tons évoquent le passé, le regard est détourné et pourtant j’y ressent de la tristesse !
    Très bon Marco

    • 1238 réactions 5-31-2012

      C’est surtout de l’argentique. J’adore le léger pointillisme de l’argentique. Évidemment, les canons esthétiques du numérique ne sont plus ceux de l’argentique. J’ai donc relevé le piqué de certaines zones pour me conformer à l’air du temps. Mais je conserve la nostalgie d’une époque où l’on noyait dans la suggestion ou le non-dit ce que l’on traque aujourd’hui dans l’explicite.

  12. 24 réactions 5-31-2012

    j’aime bien ce que nous dit cette photo: les bonheurs simples de la vieillesse,un coin d’intimité où l’on se met à l’écart un instant pour savourer la fraîcheur d’une tranche de pastèque, symbole du sud;un temps volé au temps puisque les marches servent d’assise provisoire, le tablier étant là pour témoigner d’une activité quelconque..et le décor fleuri est une richesse supplémentaire de ce quotidien qui nécessite le rêve…

    • 1238 réactions 6-8-2012

      J’aime bien ta lecture, Ritournelle. La mienne, je l’avoue, était plus pessimiste : je voyais plus de fatigues, plus de regrets, que de bonheur. Mais l’idée d’avoir tort me convient bien.

  13. 33 réactions 6-5-2012

    Personnellement je n’ arrive pas en scannant mes négatifs à retrouver les couleurs originales, bon il est vrai que je cherche peu et je pense qu’ ici tu est dans le même cas, ou alors c’ est ton interprétation personnelle et là c’ est autre chose, toujours est il que je ressens ici la même faiblesse dans les tons que sur mes clichés.
    Quant au texte, cette façon de mettre toutes es petites choses de la vie de tout les jours en phrases, quel régal.
    Merci pour ton passage sur la galerie et ton commentaire, A bientôt

    • 1238 réactions 6-8-2012

      Clairement : le scan de mes négatifs est souvent très décevant. Ici, c’est la première fois que j’essayais un scan couleur (surtout parce que, à moins de remonter jusqu’en 1987, je n’ai plus guère pratiqué que le N&B). Alors, je dois t’avouer que je n’ai même pas confronté le résultat au tirage original, celui-ci devant se cacher dans je ne sais trop quel placard de mon antre. La légère désaturation des couleurs est en effet volontaire : j’ai fait ça d’instinct. Mais, à présent que tu le dis, je vais peut-être me résoudre à remuer mes placards pour interroger l’original.

  14. 8 réactions 6-8-2012

    I enjoy your photo of this woman. We can no tview her face as she turns her head. In her form I can see perhaps my grandmother. A touching moment – thoughtful photography.

    • 1238 réactions 6-11-2012

      Merci Robert. Je tiens toujours à saisir mes personnages de face. Ici cependant, il me semble que ce profil détourné est assez parlant.

  15. 8 réactions 6-9-2012

    La vieille dame contemple sa pelure de pastèque..on la dirait pensive, un peu « ailleurs » comme toutes le strès vieilles dames.
    Une jolie photo en couleurs, remplie de soleil, mais où l’on ressent une certaine mélancolie..la dame a une pose qui sent la fatigue, le poids des années.

    Tu écris vraiment très bien…. j’aime tes mots qui, simplement, laissent passer des images, des émotions….

    • 1238 réactions 6-11-2012

      Merci Malilouléa. Pas trop de mérite pour l’écriture, puisque c’est mon métier et que je le pratique à peu près depuis que j’ai appris l’alphabet. Mais clairement, mon intention est bien de créer une sorte de dynamique entre le texte et l’image et je suis toujours heureux d’entendre que ça fonctionne.

  16. 51 réactions 6-10-2012

    Un sourire édenté, une vie déjà bien entamée… et l’éternité des perrons accueillants du sud…

    Bientôt en partance pour la Sicile et l’île de Marettimo, plus au sud donc, mais j’y suis déjà un peu en te lisant.

    Bises Marco !

    • 1238 réactions 6-11-2012

      Joli, « l’éternité des perrons ». Joli aussi que tu sois allé dénicher un sourire édenté dans le non-dit de cette image. Je ne me souviens pas qu’elle souriait, mais pourquoi ne sourirait-elle pas ?

  17. 13 réactions 6-12-2012

    Excellent vintage image. Grains are very often replicated.. but a true image from the past can’t be copied. Excellent as always, Marco.

    • 1238 réactions 8-8-2012

      Merci ! Je demeure en effet nostalgique du grain argentique.

  18. 23 réactions 6-13-2012

    Marco aurais t-elle un problème de dentier! trop grand,rire, sérieusement une belle photo!

    • 1238 réactions 8-8-2012

      Bon. Désolé de répondre si tardivement (gros soucis de santé qui me clouent au lit ces temps-ci). C’est vrai qu’un bout de dentier aurait ajouté quelque chose. Ou non ?

  19. 23 réactions 6-18-2012

    Finalement si facile de decrocher la lune, peu importe si ce n’est qu’un bout de pasteque.
    (-:

    • 1238 réactions 8-8-2012

      Me voilà Hamingja, très tardivement comme je l’explique à Roland. Et tu as vachement raison de revenir avec ton décrochage de Lune… et tant mieux si ce n’est qu’un bout de pastèque.

  20. 50 réactions 8-19-2012

    That is a very beautiful and tender image. I like the grace in her pose and the mystery in seeing her face only partially. The desaturated tones go very well with the mood of the image. Many compliments on this wonderful photograph!

    • 1238 réactions 9-6-2012

      Thanks, Martina.

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