Je lisais récemment sur la grande toile un échange édifiant. Édifiant de platitude et d’inventivité orthographique, me rétorques-tu ? Je n’ai rien dit de tel. Ne m’interromps plus et tâche de suivre un peu. Le débat lancé par je ne sais quelle grosse tête de la provocation virtuelle et entretenu sur des kilomètres se schématisait en une phrase : De quel droit, et avec quelle motivation, le photographe de rue se permet-il de photographier les exclus, les clodos, les sdf ? Là-dessus, les uns embrayent « déontologie » et « politiquement correct », les autres « hypocrisie » et « racolage ». Untel parvient même à soulever ce point crucial : la bobine du pochetron local qui fait la manche devant le métro, pérore-t-il, mais est-ce encore de l’art ?

Eh ! Si on se met à lâcher du gros verbe, il faudra bien que je m’investisse un peu.

De l’art ? Je n’en sais rien et je m’en soucie comme d’une guigne. Moi ? On venait de me bombarder chroniqueur social la première fois que j’ai réellement approché les sdf. Avant ça ? Comme tout le monde : une pièce ou un haussement d’épaule de temps à autres. Je ne vais pas te mentir : il y en a tant et partout des sdf, qu’on finit bien par s’en foutre. Question de survie morale et de viabilité budgétaire. Mais là, me voilà lâché dans la rue, tout frais pondu de la faculté, en service commandé pour ce canard, et il y a ce grand malingre en guenilles qui me fusille du regard et qui me dit : j’emmerde les journalistes. Ah oui ? Je les emmerde et je t’emmerde, il confirme. D’accord. Parlons-en, que je lui dis. Passe la nuit sur le banc avec nous et peut-être qu’on pourra causer, il m’achève.

Bon. Je t’ai mis un brin de dialogue pour soutenir un peu mon baratin, mais je ne vais pas la faire plus longue. J’ai donc passé la nuit qui venait et quasi toutes les nuits de la semaine suivante avec ces gars-là. Sans plus de formalité et sans ma brosse à dents. Et puis, tu veux savoir ? J’en ai tellement pris dans les dents cette nuit-là et les autres et je me les suis tellement gelées sur ce foutu banc que j’ai mis des semaines à pondre un papier qui ne me paraisse pas puer la complaisance ou l’indécence.

Depuis, je l’avoue, je crache régulièrement des phrases sur la question. Je fais ça au chaud et en pantoufle. Je commets du verbe bien cinglant chaque fois que l’hiver pointe son nez par exemple et que je sais pertinemment – comme tu sais pertinemment – qu’il y a des hommes, des femmes qui ont de plus en plus de mal à se convaincre qu’ils passeront la nuit. Et puis, parfois, je dégaine mon appareil et je me paie le portrait d’un de ces hommes ou d’une de ces femmes. Je ne me sens pas forcément à l’aise, mais je dégaine et je shoote quand même. Pourquoi ? Parce que je sens qu’il faut le faire. Indignité, voyeurisme, qu’on me chante ? Tu en penseras ce que tu veux. Mais je crois sincèrement qu’il y a un sentiment pire que tous les autres sentiments lorsqu’on aborde la question de l’exclusion sociale : c’est l’indifférence.

Je ne suis pas indifférent. Je ne veux pas l’être. Politiquement correct ? J’emmerde la logique du politiquement correct, ceux qui la stigmatisent et ceux qui l’encensent. Faire des images, chercher des mots, est-ce une manière pertinente de lutter contre l’indifférence ? Je l’ignore. Réfléchissons-y ensemble, si tu veux. Ce que je sais ? On ne va pas à la misère et à la solitude comme on va au zoo. On y va sans biscuit et on se dessape et on se désarme et on tâche de fermer sa grande gueule quand les piètres penseurs et autres adeptes de la méthode Coué se permettent encore de débattre les grands « pour » et les grands « contre » impuissants des indifférents.

  • Où : Paris, rue de Rivoli
  • Quand : 27 février 2011
  • Appareil : Canon Eos 60D

le 3 avril 2011 | rubrique Paris | 11 Réactions | Imprimer Imprimer ou Générer un PDF

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11 Réactions

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  1. 2 réactions 4-12-2011

    je sors également de ton article, que j’avais parcouru hier – ça tombait bien – alors que le même débat était à deux doigts de s’installer sur mon post « When Ed is your best friend… » sur Virus Photo. Je m’interroge sur ma propre cuistrerie, conscient du risque d’utiliser ton artice comme exutoire moral, justification (talentueuse au demeurant) pour ma propre conscience. Puis je reviens au fondamental : je n’ai pas mauvaise conscience; la honte véritable est que la misère existe et que nous ne la voyons plus; pas que d’aucuns au contraire nous la montrent ou nous la décrivent.

    J’en tire deux minuscules conclusions, qui ne me rendent pas meilleur :

    – tu fais un travail d’artiste véritable, en ce que ta production bouge des lignes dans les sentiments ou les consciences de qui te lit ou regarde tes photos; c’est selon moi la définition de l’artiste

    – est-on plus un voyeur quand nous photographions la misère, que lorsque nous captons un sourire d’enfant, ou le joli visage d’une fille ou d’un gars ? le voyeurisme « moral », ça n’existe pas.

    Merci à toi, non pas pour l’excuse mais pour la leçon.

    Bien à toi – Paul

    • 1238 réactions 4-12-2011

      Merci beaucoup Paul. Bien évidemment, l’indécence est d’abord dans l’existence de la misère, ensuite dans tout ce qui la nie, la dissimule ou refuse d’y porter remède. Témoigner – ai-je seulement placer le terme dans mon papier ? – est quasi un devoir, une urgence, pour qui refuse de porter les ornières institutionnelles. Je te rejoins aussi sur un autre point : il y a assurément davantage de voyeurisme à traquer le sourire enjôleur, le tour de poitrine ou les genoux lisses de sa petite amie. Non que cela me pose un problème. Admettons une fois pour toute qu’il a effectivement une part de voyeurisme dans la photographie. Qu’on nous dispense en somme de nous justifier à cet égard, pour aborder quelques notions qui ont autrement d’importance : la quête du vrai, du réel ou du beau, l’envie de créer, de raconter. Enfin et surtout : le partage.

  2. 35 réactions 4-13-2011

    Les émotions intenses donnent à réagir.
    Cette photo est superbe car elle suscite des émotions intenses.
    C’est le cadeau de l’artiste au spectateur.
    Le choix du sujet est la liberté de l’artiste; il l’a bien mérité !
    J’ai parlé d’artiste ? Bien sûr puisque l’art est « susciter l’émotion ». Et si en plus c’est fait avec le goût du détail et un magnifique texte; que demander de plus ?

    • 1238 réactions 4-13-2011

      Catherine, tes commentaires m’enchantent ! En photographie, je l’ai dit ailleurs, je ne revendique rien au-delà de l’amateurisme. Ici, je tenais davantage au texte, au coup de gueule. Je ne sais trop si je crois ou non à la « liberté de l’artiste ». Ce qui est essentiel à mes yeux, en revanche, c’est la liberté des émotions.

  3. 3 réactions 4-29-2011

    Je ne comprends même pas qu’il puisse y avoir débat…

  4. 33 réactions 4-29-2011

    … définitif c’est tout.

  5. 51 réactions 4-29-2011

    Cher Marco, je signe au bas de ce texte, si tu me permets. Parce qu’en effet, il n’y a rien de pire que l’indifférence. Je n’en rajoute pas puisque je suis ok sur tout, le reste c’est du débat à deux balles dont on se fout. Faire et puis se taire !

    • 1238 réactions 4-29-2011

      Chère Aurore, ravi que tu signes. En revanche, « faire et se taire » ? Je vais voir ce que je peux faire, mais me taire, c’est pas gagné. (Je te charrie, hein ! J’ai bien compris ce que tu entendais exprimer.)

  6. 1 réactions 5-6-2011

    Ta phrase « De l’art ? Je n’en sais rien et je m’en soucie comme d’une guigne » me réjouis

    Je ne comprend pas trop ce besoin de définir comme de l’art les choses qui nous touchent et quelle importance cela aurait d’être un artiste, quasi tous le monde a des facultés artistique, voir de la créativité. Par contre quant ta photo, de cette femme, crée une émotion, respecte la personne et illustre un fait social, j’ applaudit des deux mains et même je tambourine des pieds :)

    Pour moi déclencher avant ou après avoir averti la personne est sans importance, c’est son accord sur la diffusion de l’image qui compte et, dans l’idéal, qu’elle ne paraisse pas ridicule sur le cliché, il est par exemple possible d’avoir l’accord d’une personne ivre ou n’aillant pas perçu le grotesque de sa situation

    De toutes les images que je voie sur ton blog, toutes sont respectueuse des gens , j’imagine que c’est ça la photo humaniste.

    • 1238 réactions 5-6-2011

      Merci Christian. Quant à moi, c’est ton commentaire qui me réjouit. Idéalement, je dirais tout de même que la création d’une émotion, le respect de l’autre et l’illustration du social devraient être partie prenante de toute démarche artistique. Mais bon ! Soyons sérieux ! Qui prendrait le risque aujourd’hui d’être à la fois créatif et sincère ? On en revient au bon vieil art de cours : fais beau, précieux, original, gentil et gare à tes miches si tu dévies. Avec en prime un culte très fédérateur de la performance, du premier degré et de l’auto censure. Dans cette optique, c’est clair que je m’occupe de mon jardin et que je réitère : L’art ? Je m’en soucie vraiment comme d’une guigne !

  7. 18 réactions 2-26-2014

    Pas grand chose à dire (moi et mon don pour les commentaires ! )si ce n’est le fait que je te rejoins totalement…

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