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Un jour, tu es cet homme qui prend un café et regarde distraitement le mouvement des passants à la devanture d’un bar, rue de Rivoli. Tu n’attends rien de particulier, ni personne, ce jour-là. Tu as le temps. Tu essaies de faire le bilan.

Tu te dis : On ne cesse jamais d’aimer. Il n’y a pas de raison pour que tu t’arrêtes précisément à cette idée-là, mais tu t’y arrêtes quand même. On ne cesse jamais d’aimer, évalues-tu. Quelqu’un t’a répondu un jour : « Non, on aime autrement ». Bon. Même si tu confesses avoir repris ça-et-là cette allégation à ton compte, tu démens formellement. On ne cesse jamais, jamais d’aimer, tranches-tu.

Alors, c’est comme se mettre à la recherche d’une chambre d’hôtel, passé minuit, un jour de neige. Tu fais quatre ou cinq hôtels et ils affichent complets et elle – qui marche à tes côtés et ne se plaint pas – a juste un petit couinement de déception et tu sais qu’elle a froid. Tu la serres fort contre toi. Non, elle ne se plaint pas. Elle te regarde en souriant et il y a toute la confiance du monde dans ce sourire-là. « Nous allons trouver », lui avances-tu. Et au moment de le lui énoncer, tu as confiance toi aussi. Tu sais que vous allez trouver une chambre et que tout ira bien et que vous aurez chaud.

Après, c’est comme s’éveiller dans cette chambre que vous avez fini par trouver tous les deux. Et la froidure a tout envahi à nouveau et les visages et les mains sont blêmes de ce matin frileux. Mais vous vous aimez encore : tu le goûtes sur ses lèvres, tu le sais dans ses yeux. Vous vous aimez assez, songes-tu, pour défier tous les matins frileux. Et soudain ça sonne comme une chose idiote, une abjecte série d’évidences. Tu la regardes s’habiller et tu sais que quelque chose est devenu moche. Ce n’est pas en elle et ce n’est pas en toi. C’est devenu moche parce qu’en tous lieux et en tous temps les choses deviennent moches quelquefois et qu’il n’existe pas même un responsable, un dieu mauvais, une institution policière à qui le reprocher.

Plus tard, vous vous tenez par la main, rue du Ruisseau, et vous savez qu’il est l’heure de vous quitter et les mots que vous échangez sonnent un peu faux. Oh ! Pas beaucoup ! Pas tellement plus que tout ce qu’on se dit toujours dans ces moments-là. Toi, tu aimerais pouvoir la serrer encore contre toi et la rassurer et lui murmurer à l’oreille tout ce qui réconforte et exalte et défie. Mais les phrases qui te viennent ne réconfortent pas et n’exaltent, ni de défient rien. Et cependant, tu essaies encore. Tu lui dis : « Je t’aime ». Ça ne t’a jamais coûté aucun effort de dire « Je t’aime » et, chaque fois que tu l’as dit, tu étais formidablement sincère. « Je t’aime ! Je t’aime », lui scandes-tu. Et puis, encore : « Tu es magnifique ». Elle a seulement ce petit sourire crispé et tu sais désormais qu’il est trop tard. Tu t’éloignes alors. Tu t’en vas, sans plus te retourner. Tu sais très exactement à ce moment-là que tu ne la reverras jamais. Et tu sais, avec la même évidence, le même écœurement de toi-même, que tu ne cesseras jamais de l’aimer.

Mais te revoilà à la devanture de ce bar de la rue de Rivoli – ou dans n’importe quel autre bar de n’importe quelle autre rue – et on vient de t’apporter le café que tu as commandé. On ne cesse jamais, jamais d’aimer, te répètes-tu, te chantes-tu, te martèles-tu. Bien sûr, on aime ailleurs. Avec parfois la même urgence, le même émerveillement. Ou alors, on attend. On ne se l’avoue pas, on jure le contraire, mais on attend tout de même. Et c’est absolument idiot. Parce que les choses qui te bouleversent réellement, qui t’agitent, qui te déchirent durablement le ventre et le cœur, ne te sont jamais données que l’instant de porter la tasse à tes lèvres et d’avaler la première gorgée de ce foutu café.

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  • Où : Paris, rue de Rivoli.
  • Quand : 15 novembre 2012.
  • Appareil : Canon Eos 60D.

le 17 avril 2013 | rubrique Paris | 60 Réactions | Imprimer Imprimer ou Générer un PDF

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60 Réactions

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  1. 33 réactions 5-18-2013

    Je l’ai lu et relu ton texte – un soir même il m’a mis les larmes aux yeux, faut croire que je suis con, encore, un peu.
    De quel droit tu publies des choses qui me sont si personnelles? T’es gonflé. je vais te faire un procès je crois, je vais gagner plein de tunes – ça t’apprendra, et ça me changera, un peu. Après je n’aurai plus qu’à m’acheter une rolex et baiser des putes, et si ça se trouve je n’y penserai même plus, à toutes ces conneries sur lesquelles tu radotes, pauvre vieux biker romantique. Je t’enverrai une carte postale, de New York ou d’ailleurs.
    Maintenant le problème, c’est: que je descende à Lisbonne, ou Prague, ou ailleurs, je boirai toujours le même champagne insipide dans les mêmes Mercure avec les mêmes têtes de noeud. Et moi ce que j’aimerais vraiment c’est, avec toi et Flosbo – je ne le connais pas, mais il devrait faire un bon camarade de virée, essayer de retrouver cette vieille ginginha, pas trop loin de la rue des douradores justement, où l’on s’avance sur un tapis de sciure jusqu’au comptoir – deux pas à peine, où le patron, bourru, trempe vite fait, dans une bassine savonneuse et saumâtre, les verres des petits employés de bureau qui t’ont précédé, les claque sur la tôle, et sert. Ce serait ma tournée – ça devrait être dans mes moyens encore, si la décence existe encore, on boirait cul-sec, et on partirait dans le soleil, gravir les ruelles de l’Alfama – de préférence: très légèrement éméchés.
    Alors: je ne te ferai pas de procès – mais fais attention, quand même.
    Et puis je te pardonne, parce que tu l’as écrit, à la fin quand même – même si du bout des doigts, nihiliste à la petite semaine va: il ne dure qu’un instant, mais c’est durablement qu’il nous déchire le coeur – et c’est tout ce qu’on peut décemment demander après tout. Alors tu confirmes, tu l’as dit c’est trop tard: on ne cesse jamais d’aimer?

    p.s. Et pas la peine d’appuyer dessus, je m’en doute: ça doit faire belle lurette qu’il doit y avoir un superbe Mango, ou Zara, Benetton… à la place de ma ginginha nostalgique.

    • 1238 réactions 5-24-2013

      Si, si : fais-moi un procès, Pascal. Cela ne me coûtera rien : je suis déplorablement insolvable, mais ça me fera de la pub. T’ai-je dit par ailleurs que tes visites, tes mots manquaient cruellement à ce blog ? Il fallait que tu reviennes. Peu importe l’imaginaire où tu nous entraînes. Peu importe s’il y a du rire ou des larmes, du champagne ou de la piquette. Allons-y, sautons-y. Et la peste aux claques-merdes et à ceux et celles qui nous déchirent le cœur ou ce que nous leur en laissons.

  2. 33 réactions 5-19-2013

    Et pardon à Flosbo, pardon à Madame, à qui je donne du « le », du « il »…

    • 1238 réactions 5-24-2013

      Mais… ne vous étiez-vous donc jamais présentés sur le forum que nous hantions tous trois dans le passé ?

  3. 17 réactions 5-19-2013

    Pascal, Vous êtes tout excusé… J’espère que cela n’a rien enlevé à votre plaisir d’imaginer cette virée…! Qui, ma foi, était fort attirante de par son partage prometteur… et, je ne sais pourquoi, m’a conduite à relire Bureau de Tabac de Pessoa.. quelque chose dans l’atmosphère de votre commentaire, peut-être…

    Marco, j’ai toujours un oeil sur ton blog même si mes commentaires se font rares et je m’inquiétes quand tu disparais de l’horizon un peu trop longtemps…

    • 1238 réactions 5-24-2013

      Allons donc ! Moi qui pensais être trop régulier dans mes publications ! C’est dit : cette nuit, je t’en mets une autre.

  4. 7 réactions 10-9-2013

    par hasard, je suis tombée sur ce texte…je le trouve très beau, simple et tout plein d’épaisseur! bravo
    Virginie

    • 1238 réactions 10-9-2013

      Bienvenue Virginie. De mon côté, j’ai honte : je ne connaissais pas ton blog. Hop ! Je m’y précipite ! M’y v’là.

      • 7 réactions 10-9-2013

        houlà mon blog est largué à côté du tien!!! je suis meilleure avec une plume…mettons que je bricole avec le net comme une môme avec un Meccano (ou une poule avec une aiguille à tricoter)

        • 1238 réactions 10-9-2013

          Si tu crois que je suis capable de créer un blog tout seul, tu n’as pas fini de te raconter des histoires. Pour ce blog d’images, comme pour mon blog d’auteur, je n’y suis absolument pour rien, me suis contenté de dessiner ce que je voulais sur une feuille A4, de filer ça à qui savait s’y prendre et de regarder ailleurs. Nan mais, soyons sérieux : je ne sais même pas envoyer un texto, je n’en ai pas l’usage et – le comble ! – j’ai même tendance à m’en vanter.

          • 7 réactions 10-9-2013

            me voilà rassurée! donc si j’ai bien compris tu est Auteur-Photographe Riche et incompétent en matière de texto

            • 1238 réactions 10-9-2013

              Riche ? Encore un mot dont je n’ai guère l’usage. Qu’est-ce qui a bien pu te pousser à l’utiliser dans une phrase qui m’est destinée ?

  5. 16 réactions 12-14-2013

    Marco,tu exprimes très justement la » rencontre « qu’elle soit connue ou non,le « je t’aime » sincèrement avoué ,le moment ou les choses deviennent moches.
    J’ai eu cette réflexion il n’y a pas si longtemps en regardant dans les yeux mon potentiel amant: « il n’y a rien de plus réel que cet instant ou je pose mes lèvres sur ce verre de champagne « .Je songeais que l’éphémérité du plaisir rendrait les choses moches au p’tit matin.Je le pensais car a cette seconde précisément je savais déjà que je ne l’aimerais qu’une nuit. Je décidais de préserver le potentiel en l’état de désir et rien n’a été moche,juste un frisson ,il faisais froid!

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