FParis,BddePort-Royal01

Je ne pensais pas revoir un jour ce modèle de valise en carton. Il y en avait une toute pareille au-dessus de la garde-robe de mes parents. J’aurais aimé y jeter un œil, mais j’étais trop petit pour atteindre le sommet de la garde-robe.
Mon père, un jour, y avait mis ses projets, ses rêves avant de quitter pour toujours son patelin de Toscane. C’est ce qu’il me répondait quand je lui posais des questions. C’était sa manière à lui de dire les choses : « J’y ai mis mes projets, mes rêves », énonçait-il. Il ajoutait qu’il y avait casé aussi tout ce qu’avait été sa vie au pays avant d’émigrer vers le Nord et ça donnait pas mal de latitude à mon imaginaire.
Je pouvais tranquillement me monter la tête. Une valise pleine de projets, de souvenirs et de rêves ? Il devait s’y trouver forcément toutes ces choses étranges et colorées que mon père évoquait quand il lui prenait l’envie de se répandre : du sable et de la plage, des jeux, des courses dans le maquis et les collines, des jours funestes et des jours héroïques, du panforte et des gâteaux de châtaignes. Et puis, toutes les chansons qu’il fredonnait tout le temps et dont je ne savais pas le sens encore :

« In ogni tua carezza c’è ‘na spina
In ogni tuo sorriso c’è ‘na pena »

Vint le jour où j’ai pu atteindre le sommet de la garde-robe en me perchant sur une chaise. J’ai attendu un moment d’absence de mes parents pour découvrir enfin le contenu de la valise en carton. J’ai retiré d’abord la ficelle qui l’entourait et, fébrilement, j’ai fait claquer les deux loquets à ressort. Tu veux savoir ? Je suis demeuré là, désappointé, hagard. Parce que ce n’était pas le genre de choses que je pouvais concevoir encore : la valise était vide.

 

  • Où : Paris, Bd de Port-Royal.
  • Quand : 10 mars 2011.
  • Appareil : Canon Eos 60d.

le 13 novembre 2015 | rubrique Paris | 24 Réactions | Imprimer Imprimer ou Générer un PDF

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24 Réactions

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  1. 28 réactions 11-13-2015

    Super Marco, dommage qu’en ville, il y ait toujours une voiture dans le champ !

    • 22 réactions 11-13-2015

      Dommage cette voiture ? Une photographie se lit dans son intégralité. Il ne s’agit pas du portrait d’un vieux migrant, sinon j’imagine que Marco n’aurait cadré que le personnage et sa valise. Il a saisi une situation qui questionne sur les personnes qui ont pris la route pour échapper au dénuement, à la violence ou quelqu’autre raison. Sur le plan de la sémiologie, tout est là : l’homme regarde dubitatif (la main et le regard dans le vide) à l’opposé de son passé symbolisé par la valise en carton abîmée, enfermé qu’il est dans sa condition (les deux poteaux dans le proche arrière-plan le soulignent de même que l’écrasement du cadrage qui accentue sa soumission, son échine courbée). La rue n’est pas vide, on y circule (la voiture), mais elle est vide d’humanité, comme si l’avenir et le néant semblaient consubstantiels dans nos « villes de grande solitude ». Cette photographie évoque plein d’autres choses qui résonneront certainement en chacun de vous. Il suffit d’être attentif et de dépasser la seule représentation que procure l’image.

      • 1238 réactions 11-13-2015

        Eh bien, LOJ, j’ai dû me tenir à peu près le même raisonnement, je pense. La voiture m’a gêné en première lecture, mais sur cette image-ci, je crois en effet qu’elle s’intègre dans la continuité de l’image. Il fallait que mon personnage s’inscrive dans une situation urbaine. Une situation vide d’humanité: un passant à pied eût donné une tout autre image. Cette image date de quelques années, mais je me souviens bien avoir attendu qu’il n’y ait aucun passant avant de déclencher (et attendu longtemps sur ce boulevard parisien). Quant au mobilier urbain, ces poteaux qui scandent la lecture comme autant de flèches, il est essentiel à la sémantique de la photo de rue, à mon sens. Le personnage est peut-être un vieux migrant (fils de migrant moi-même, j’ai spontanément songé à cette interprétation en voyant la valise en carton), mais pour ce que j’en sais il peut tout aussi bien s’agir d’un mari volage que sa femme à foutu à la porte dans la matinée. Peu importe ! C’est la solitude et le désabusement qui font sens ici.

    • 1238 réactions 11-13-2015

      S’il ne tenait qu’à moi, Dominique… Je me console en me persuadant que ces voitures donneront peut-être du cachet à mes images dans une cinquantaine d’années, lorsque leur modèle sera si périmé qu’on sera curieux de le revoir. C’est ce qu’il y a de bien dans la photo de rue : elle prend du caractère en vieillissant. Mais j’avoue que, sur l’instant, ça gâche le plaisir.

  2. 45 réactions 11-13-2015

    Avant de rédiger ces quelques mots, j’avais regardé, attentivement, la superbe photo et me suis souvenue de la valise que ton papa trimbalait en 1955 en arrivant en Belgique pour me rejoindre ! Il est vrai qu’elle était toute neuve et qu’il n’en existait pas d’autre modèle.
    C’est aussi vrai qu’elle est restée longtemps au-dessus de la garde-robe mais elle est vite devenue trop petite pour mettre dans le coffre de la voiture quand toute la famille retournait en vacances en Italie.
    J’ai donc beaucoup apprécié ton texte et, encore plus, la photo !

    • 1238 réactions 11-13-2015

      C’est précisément ce qui caractérise la valise en carton de l’émigré : elle n’est pas différente des autres valises au moment de son achat, mais elle reste très très longtemps sur la garde-robe. Et, autant que je m’en souvienne, elle a servi de longues années encore.

  3. 36 réactions 11-13-2015

    L’image a le sens de la « chose écrite » : ton bagage littéraire. Ton texte me rapporte à ces ballons de baudruche légers et colorés qui s’échappent si souvent des mains des enfants et s’envolent laissant derrière eux ces enfants naissant dans une réalité qu’empoigne toute désillusion. Et de t’avouer que l’enfant que j’étais s’acharnait grâce a un lien à ligoter le sien à son poignet. Je ne voulais pas le perdre, mais surtout rêvais de m’envoler avec lui ! Et puis, j’ai grandi et réalisé qu’ainsi liée, attachée à mon ballon de baudruche léger et coloré, je ne pourrais jamais prendre une quelconque hauteur et encore moins celle plus que nécessaire pour voler de ses propres ailes dans l’air héréditaire de notre propre histoire…
    La voiture ne me gêne aucunement, elle fait partie du paysage. Certains y entreposeront leur bagage pour partir en voyage et d’autres préféreront l’occulter préférant voyager sans. Et quelle importance ! Quelle que soit la représentation de notre expédition dans l’image, l’essentiel étant pour moi la symbolique qui ici prend toute place à côté de l’objet désigné.

    • 1238 réactions 11-13-2015

      De la terne valise en carton à la baudruche colorée, il y a un monde que tu sais rendre léger, Fab. Tu sais aussi les raccourcis non nécessairement contradictoires de l’inter et de l’hypertextuel. On ne tient parfois qu’aux choses qui nous attachent. Au-delà, il y a l’envol.

  4. 17 réactions 11-13-2015

    pour fredonner avec lui….
    https://www.youtube.com/watch?v=vDGrDbHRlFw

    • 1238 réactions 11-13-2015

      Ah ! Tu l’as reconnue ou tu as cherché ?

  5. 17 réactions 11-13-2015

    je l’ai cherchée….et ensuite je l’ai reconnue…

  6. 1 réactions 11-20-2015

    Jolie photo.J’aime beaucoup.

    • 1238 réactions 12-23-2015

      Merci François. Bienvenu.

  7. 4 réactions 11-24-2015

    13.11 no comment 21.11 no comment 21.11 j’ai 50 ans et j’ai passée une journée merveilleuse , vivre pour plusieurs instants un sentiment de liberté , pour la première fois de ma vie . Merci de tes écrits . Si tu renonce à écrire , tu renoncera à ta vie , ta vie d’ écrivain , ce qui , à mon avis , n’est pas possible . Ti amo . i.

    • 1238 réactions 12-23-2015

      Mais on ne renonce jamais, je crois : on est simplement tétanisé devant l’énormité de penser, de dire et de l’écrire. Ensuite on s’y remet quand même.

  8. 51 réactions 12-22-2015

    Une lassitude, ou des souvenirs lourds ravivés, et deux mondes qui se côtoient, la migration pauvre et esseulée, et le fourmillement impersonnel des grandes villes (sont moches ces voitures d’aujourd’hui)… Un très beau post, Marco !

    • 1238 réactions 12-23-2015

      Migrer c’est déjà opter un peu pour l’impersonnel. S’intégrer dans l’impersonnel. Il faudrait pouvoir s’enrichir de l’imaginaire du migrant.

      • 22 réactions 12-23-2015

        L’imaginaire du migrant ? Je crains qu’il ne faille pas s’illusionner, ne pas calquer nos modes de pensées de nantis (de façon relative j’entends) assoiffés d’idéal, d’absolu sur celui de gens qui fuient le cauchemar. Il n’y a rien de rimbaldien chez le migrant malheureusement…

        • 51 réactions 12-29-2015

          Aussi pauvre et en détresse soit-elle, toute personne qui fuit son pays, quelles que soient ses raisons d’ailleurs, convie avec lui un imaginaire nourri de cet ailleurs trop peu connu, que nous devrions savoir accueillir, écouter, apprécier. Nous enrichir en somme – et ne pas avoir peur.

          • 22 réactions 12-29-2015

            Reste à savoir ce que dissimule ce « nous ». Beaucoup mettent en avant une fausse générosité dès lors qu’elle ne leur coûte rien personnellement en s’abritant derrière le collectif. Ils oublient qu’un « nous » sincère devrait commencer par un JE… Pour éviter toute méprise, ceci est une appréciation générale qui ne s’adresse pas à vous. En tout cas, le nombre et la qualité des commentaires et échanges prouve s’il était besoin l’intérêt de la photographie proposée par Marco.

            • 51 réactions 12-29-2015

              Pas pris cela du tout personnellement :) mais je vous trouvais cinglant(e) dans votre réponse. Parler d’imaginaire n’est pas qu’un truc de nantis, c’est même un très bon moyen (parmi d’autres) de lutter (l’imaginaire est source d’émancipation) et de traverser les difficultés, même les grandes. En effet, ces échanges doivent beaucoup à la richesse des postes de Marco.

              • 22 réactions 12-29-2015

                Je voulais simplement souligner que l’Occidental (i.e les USA et l’Europe de l’ouest) quelles que soient ses opinions se croit investi d’une prescience, d’une supériorité sur le reste du monde pour parler de ce qu’il connaît peu en définitive et surtout parler à la place des autres. Là aussi c’est une appréciation générale.
                Quand on fréquente la mort de près, je vous garantis que ce n’est pas l’imaginaire qui prévaut mais l’instinct de survie et migrer n’est pas un choix, mais une injonction de l’être profond pour survivre.

                • 51 réactions 12-29-2015

                  Considérations très générales et donc très réductrices. Pleins de migrations différentes, même si toujours l’espoir d’une vie meilleure. Marco parle d’ailleurs une migration intra-européenne, qui ne fuit pas la guerre. Et oui, bien sûr que l’imaginaire y a sa place, un jour ou l’autre – que de souvenirs dans ces trajectoires… notamment pour les générations suivantes. C’était mon seul point.

                  • 22 réactions 12-29-2015

                    Nous sommes bien d’accord. Mais le migrant cesse de l’être dès lors que la raison qui l’a poussé à bouger passe progressivement à l’arrière-plan pour qu’un imaginaire puisse éventuellement se reconstruire. Il faut du temps. N’oublions pas que si les migrants n’ont toujours pas fui la guerre en Europe, beaucoup ont fui la dictature, ce qui n’est guère mieux. Migrer, ce n’est pas faire du tourisme. C’était mon seul point. Ceci dit nous ergotons sur un sujet bien éloigné de l’esprit de la photo proposée. J’en resterai donc là. Bonne soirée.

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