FParis,RuePierreDac01cor

Un jour, m’arrachant inopinément de rêveries apaches, j’ai relevé la présence de ces deux dormeurs devant la sortie du métro à Lamarck-Caulaincourt. Sans les voir, j’étais passé cent fois dans les parages. C’est qu’on avance parfois et on se confronte aux autres comme on se torche. Ou alors, on trace en terrain précaire, bardé de trop de colères, d’infinies certitudes. J’ai des certitudes et j’ai des colères plus vieilles que le vent et je ne me soucie plus par-moments de ce qu’elles combinent et remuent dans leur bande. L’écœurement également est une léthargie sournoise.

Aussi, ce jour-là, rêvant de guérillas apaches, il m’a semblé avoir des choses énormes et urgentes à confier aux dormeurs de Lamarck-Caulaincourt et que ceux-ci devaient avoir des choses énormes et urgentes à me confier. Un court moment brûlant, il m’a semblé qu’il était possible de dénouer avec eux la vieille trame de honte et de culpabilité, de faire un paquet de toute cette vacherie et puis de la remballer franco de port à ceux qui en profitent. Ce n’était bien sûr qu’une impulsion à deux balles, un idéal en toc. Mais c’est plus fort que moi : ce que j’avais accroché me restait dans l’imaginaire. Et dans le reliquat de mes rêveries apaches, j’ai fantasmé qu’il y avait de nouveau du peuple sur le sentier de la guerre. J’ai rêvé de secouer mes dormeurs : Debout, les indiens métropolitains ! Et puis d’entamer avec eux le pogo de l’embuscade et de la revanche.

  • Où : Paris, rue Pierre Dac.
  • Quand : 20 novembre 2012.
  • Appareil : Canon Eos 60D + 50 mm 1.8

le 17 janvier 2013 | rubrique Paris | 24 Réactions | Imprimer Imprimer ou Générer un PDF

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24 Réactions

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  1. 23 réactions 1-17-2013

    Question tu utilises 5000 iso en extérieure pourquoi?
    Belle photos d’actualité et bien triste de nos jours de voir cela.
    Texte parfait!
    Bonne journée, Roland

    • 1238 réactions 1-17-2013

      En vérité, je suis moi-même étonné par ces 5000 iso et me demande si la donnée est fiable. D’autant que je n’ai procédé ici à aucun débruitage. Il m’arrive souvent en effet de jouer sur les iso en fin de journée (ici, de mémoire, on était à deux doigts du coucher de soleil), mais je veille à ne pas dépasser 3000, le 60d me permettant de bien les gérer.

  2. 45 réactions 1-17-2013

    Texte superbe ! Photo interpellante ! Vu que je suis en « semi-létargie » pendant ces grands froids, que dans mon appartement douillet je n’arrive pas à me réchauffer, la vue de ces clochards m’est fort pénible. A Bruxelles, aussi, dans les stations de métro, ils sont très nombreux. Qu’en est-il de la solidarité ? Ton texte, fort pertinent, ne pourra malheureusement pas changer leurs conditions de vie.

    • 1238 réactions 1-18-2013

      Oui, je l’ai encaissé il y a un bon moment déjà : écrire ne change rien. Témoigner, comme je l’ai fait longtemps, ne change rien non plus. Ce que j’écris aujourd’hui n’est plus qu’une manière de me positionner, de gérer mon propre malaise, de rencontrer peut-être celui des quelques personnes qui se donnent la peine de me lire. Tout ça est très confortable en somme. Mais, à mon humble niveau, je n’en ai pas honte. Quand les énergies collectives et politiques font défaut, il ne reste que le geste individuel, quelques coups de gueule et beaucoup de reniflements.

  3. 32 réactions 1-17-2013

    5000 iso, F13 c’est de la provoc ;)L’Humanité est au mains de Poutine et elle nettoie de son corps les sorties de métro! triste siècle où plus aucune idée ne vient au secours de malheurs des hommes. Que l’enrichissement de quelques-uns et l’appauvrissement de tous les autres.
    Tu as raison , la léthargie nous brouille pas par fatigue mais par manque d’imagination. « No Future » Pauvres Sexpistols! le « no future » est là —- pas dans le « do it yourself » anticonformiste, anarchiste mais dans le  » do it for yourself » conformiste et réactionnaire . La naissance de l’homme neuroéconomique!

    « il faut peut-être voir là l’existence dans notre modernité d’un paradigme biopolitique : la médicalisation de
    l’existence a fondé depuis le dix-neuvième siècle un nouvel art de gouverner qui tend en effet à devenir totalitaire, en prescrivant aux individus et aux populations comment ils doivent se comporter pour bien se porter, et en les invitant à une surveillance constante de leur existence. Cette surveillance est aussi réciproque ; nous sommes dans une société où chaque camarade devient un surveillant. » – Roland Gori

    • 1238 réactions 1-18-2013

      Tu as raison : ça sent la provoc. Alors, soit j’étais fatigué, je n’ai rien vérifié et mon génial appareil a tout compensé, soit le widget utilisé pour relever les exifs bat la semoule. Sais pas. Mais je ne fonctionne qu’en mode manuel et, de mémoire, je n’ai pas souvent pu me permettre de pousser à f13 depuis que je m’adonne à la photo de rue. Bon. Pourquoi pauvres « Sex Pistols » ? Ceux-là, mine de rien, avaient tout compris, non ? Sinon, qu’ajouter à ton commentaire. Il n’y a même pas débat : j’y adhère à 100%.

      • 32 réactions 1-19-2013

        Pourquoi pauvres? Ne sommes nous pas tous pauvres de nos illusions perdues? Et le sexe est parfois une arme bien molle pour partir à l’assaut des muraille économiques 😉

        • 1238 réactions 1-21-2013

          C’est drôle, mais en dépit de leur nom, j’ai un peu de mal à associer le sexe aux Sex Pistols. Sinon, on peut aussi bander mou et compenser avec un bâton de dynamite. Euh… non, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire.

  4. 33 réactions 1-17-2013

    Un titre percutant pour ce cliché ! Les jeunes bougeront peut-être un jour il est évident que nos sociétés sont face au mur mais je pense que personne ne peut dire à l’ heure actuelle comment cela tournera.
    En attendant je te souhaite déjà un bon week-end.

    • 1238 réactions 1-18-2013

      Il m’est arrivé d’être jeune et de bouger et ça n’a pas changé grand chose. Je n’attendrai donc pas que les jeunes bougent parce qu’ils le font toujours et que les structures existent pour assimiler aussi le pet de lapin des crises d’adolescence. Ce qui bougera peut-être viendra d’ailleurs et je crains que ça ne se déploie sans autre idéologie que celle du désespoir et encore de l’égoïsme.

  5. 27 réactions 1-17-2013

    Triste humanité n’est ce pas…

    • 1238 réactions 1-18-2013

      Oui, sans conteste : nous sommes une humanité terriblement triste. C’est formidable de se complaire à ce point-là dans la tristesse et les choses moches.

  6. 33 réactions 1-19-2013

    Ton texte dit bien notre impuissance. J’aime ton cadrage qui englobe et les dormeurs anéantis et l’inscription de notre HumaLité, et surtout cet homme qui baisse les yeux et monte la pente en ayant tout vu, le coeur gros, dans son ventre et sur la main mais comment faire ? On se trimballe tous cette contraction en marche, et cette injustice qui file la gerbe et qu’on avale. Une grande photo qui dit beaucoup.

    • 1238 réactions 1-19-2013

      Ce n’est jamais le sujet « sdf » que je veux photographier (je l’ai déjà énoncé par ailleurs), mais le regard ou le non regard que nous avons sur le sdf. Ce (non) regard donc qui va de la pudeur à la réprobation, de l’incompréhension à l’empathie, mais qui demeure nécessairement impuissant. Mais… (suite sous ton prochain commentaire.)

  7. 33 réactions 1-19-2013

    En même temps, faire le peu qu’on peut n’est pas rien, témoigner, offrir (même un regard pourvu qu’il soit vrai), tout ça et tes mots me font penser à cette petite histoire que je dépose ici pour toi.
    *
    Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. De tous les animaux terrifiés, seul le petit colibri s’active et crache sur le feu.
    Agacé, le tatou lui dit :
    – « Colibri, cela ne sert à rien !
    – Je sais, mais je fais ma part ».
    [Pierre Rabhi]
    *

    • 1238 réactions 1-19-2013

      … tu as raison et ton histoire est exemplaire : faire sa part demeure une urgence. L’impuissance n’est pas un alibi et ce ne doit pas être une contradiction. C’est juste une question de dignité : celle que l’on retrouve pour soi-même en se situant par rapport à l’humain, celle que l’on restitue aux exclus en leur accordant le regard qu’ils méritent.

  8. 49 réactions 1-20-2013

    Une triste réalité que beaucoup veulent ignorer.
    Lamentable au XXIè siècle.
    Bonne semaine.
    Yvon.

    • 1238 réactions 1-21-2013

      Merci Yvon. Bonne semaine à toi aussi.

  9. 8 réactions 1-21-2013

    Une réalité qui fait malheureusement partie du paysage.
    Au point que l’on n’a plus de regard vers ces sans domicile. Pourtant, un sourire, quelques mots en passant quand c’est possible, me samblent une chose à faire pour nous rendre un peu d’âme et d’humanité ( à eux et à nous-même !)
    Contrairement à toi, j’ai des colères mais pas de certitudes…Comment en avoir dans notre monde en déséquilibre ?
    Où les pires choses semblent possibles ?

    • 1238 réactions 1-21-2013

      En vérité, je n’ai peut-être pas été très explicite, mais je me moquais un peu desdites certitudes. Je crains en effet que celles-ci aient un effet aveuglant. Un sourire, quelques mots, tu as raison : de nombreux sdf me l’ont confirmé, le pire pour eux, c’est cette invisibilité à laquelle l’égoïsme, mais souvent aussi la pudeur et la gène, les condamnent.

  10. 8 réactions 1-21-2013

    Une belle photo Marco, qui dit tout de cette tragédie. Et tes mots remuent cette humanité entravée – la barrière qui coupe l’image en deux est d’une violence inouïe. En réveillant cette part de nous qui s’est habituée au désastre, tes écrits font du bien. D’accord donc pour les mots, qui sauvent, parfois.
    Mais un échange de regards parle bien plus fort encore… Un portrait, les yeux dans les yeux, donne à voir la douleur et restitue l’humanité. La puissance du portrait convient bien au « sujet »(à voir, parmi d’autres, le travail du fameux « LJ » sur Flickr).
    Pour résumer mon sentiment, tjs un peu l’impression qu’en photographiant des SDF dans leur terrible condition, disparus sous duvets d’infortune et cartons crasseux, on s’apitoie aussi beaucoup sur nous – qui sommes du bon côté de la barrière.

    ps : je m’inclus évidemment dans tout cela, pliant moi aussi sous le poids de la gêne et de la culpabilité, ne sachant pas quoi faire, etc.

    • 1238 réactions 1-22-2013

      Bien sûr qu’on s’apitoie aussi sur nous-mêmes. Pour ma part, je ne tiens pas/plus à faire des portraits. Certains en font qui ont une pratique incroyable pour sentir et révéler l’intériorité de leurs modèles. J’avoue ne m’y être essayé qu’épisodiquement. Ce n’était pas ce que je voulais dire. Ce qui me motive, je l’ai écrit ailleurs, ce n’est pas le sdf, mais le regard que nous portons sur le sdf. C’est la situation plutôt que l’individu. C’est par exemple ici la barrière qui sépare les deux modèles involontaires du passant. Mais tu as raison : l’échange de regard est primordial pour le sdf. Je ne le photographie donc pas, mais je ne manque jamais de favoriser l’échange.

  11. 50 réactions 1-28-2013

    Your photo is a great social commentary and it’s heartbreaking to see how people suffer. Including the pedestrian makes it an even more compelling composition. Many compliments on this powerful image.

    • 1238 réactions 1-30-2013

      Merci Martina. Inclure le passant était selon moi indispensable pour que cette image fonctionne.

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