Une étudiante en photographie me contactait, ces jours-ci. Elle compte consacrer son travail de fin d’année aux sans-abris. Elle veut « connaître leur réalité, leur vérité », m’écrit-elle, se refusant à les aborder comme « bêtes de foire ». Elle me pardonnera, j’espère, si je prends la liberté de la citer ici : c’est pour moi une manière de renouer le contact avec elle. Son intervention en effet a révélé un bug sur ce blog : je recevais le courrier que l’on m’envoyait, mais sans mention de l’adresse d’expédition. Il m’était donc impossible de lui répondre directement. A toutes fins utiles, je rends hommage à la responsable technique de ce site qui a d’ores et déjà eu la gentillesse de palier le problème.

C’est une opportunité aussi de relancer un débat qui me tient à cœur : peut-on réellement montrer la misère sans verser dans le voyeurisme, l’indécence, voire le discours simpliste et visqueusement moralisateur ? D’une part, il est clair que le sujet « sans-abri » est éminemment photogénique et racoleur. D’autre part – me plaçant non à hauteur d’objectif, mais à hauteur d’homme – je renverserais volontiers la question : peut-on réellement se permettre de cacher la misère ? N’y a-t-il pas plus d’indécence à dissimuler la réalité qu’à la montrer ? Question ouverte. J’ai tenté d’y répondre déjà dans cet article intitulé On ne va pas à la misère comme on va au zoo, mais demeure ouvert à toute contradiction.

L’image présentée ici a été réalisée avec un compact. S’il y a une chose que je me refuse à faire absolument en abordant les sans-abris c’est de chercher la mise en scène et plus généralement la performance technique. Je ne cherche pas non plus le regard. Dans nos sociétés, il n’existe pas de dialogue avec les sans-abris. Je n’en inventerai donc pas. Je ne veux montrer que ce que l’on peut éventuellement se permettre d’échanger de part et d’autre : la gêne ou l’indifférence.

  • Où : Bruxelles, Rue au Beurre.
  • Quand : Août 2010.
  • Appareil : Canon Ixus 100IS.

le 25 octobre 2011 | rubrique Bruxelles | 41 Réactions | Imprimer Imprimer ou Générer un PDF

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41 Réactions

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  1. 12 réactions 10-25-2011

    Marco,

    Cette photo et ce petit texte pour pour grand mérite de reprendre les bases de ton travail, de « re-poser » un cadre et une ligne de conduite ou de réflexion. Ligne jamais vraiment délaissée d’ailleurs, mais ligne mouvante laisant parfois la place à plus de « mise en scène » parfois à plus de brut.

    Nos ancêtres ont pensé que la photographie était enfin LE moyen pour représenter le monde dans toute sa réalité. Näifs ! Cependant, très souvent, tu saisis la réalité hard-core, dans un minimalisme presque froid, comme ici, distant et implacable.

    Il est très enrichissant que le regard d’un seul homme, d’un seul photographe posé sur la misère devient regard multiple, tantôt amusé, touché, horrifié, implacable, cynique, compatissant…

    C’est peut-être là qu’est la clef : plus que montrer la misère avec voyeurisme (c’en sera toujours un peu, je pense), tu montres les regards que l’on porte sur la misère, et c’est autrement plus poignant.

    • 1126 réactions 10-26-2011

      Ton commentaire me fait très plaisir, Olivier. Je crois en effet que le médium photographique n’a pas plus (ni moins) vocation de montrer le réel que n’importe quel autre médium d’expression. Il est langage et donc nécessairement représentation, expression psychomécanique de la subjectivité du locuteur (Bon ! Tu t’es tapé de la philologie toi aussi : tu ne m’en voudras pas si je lâche un peu de verbe). Alors, je dirais que tu m’as deviné surtout dans la dernière phrase de ton commentaire. Ce n’est pas la misère en tant que telle que je questionne, mais le regard porté sur la misère. Mon propre regard tout d’abord : sa gène et son impudence devant la misère. Mon propre regard mis en scène, témoignant autant que faire se peut de tout autre regard. Comme journaliste, j’ai longtemps voulu donner la parole aux sans-abris, dialoguer avec eux, revendiquer, m’écœurer, pester dans leur sens. C’était une étape nécessaire, sans laquelle je me détesterais probablement aujourd’hui de ne leur prêter que mon objectif et quelques micro-secondes de temps de pose. Si j’ai appris une chose de ce travail, c’est que la grande majorité des gens honnêtes se fichent absolument de la parole des sans-abris. Ils s’en fichent, ou la négligent, parce qu’ils ont honte de leur propre regard sur la misère. L’étape suivant consistait naturellement donc à questionner ce regard.

  2. 26 réactions 10-25-2011

    Je pense que par-delà tout ce qu’on peut invoquer ou craindre en montrant ces situations il y a son sentiment d’angoisse à conjurer.
    Que font les badauds autour de l’accident si ce n’est de se rassurer, inconsciemment, de leur état de vivant ?
    La frontière entre l’homme debout et l’homme à genoux est si mince, aussi mince qu’entre la raison et la folie. Alors voir ce que l’on n’est pas rassure sur ce que l’on est, nous ancre davantage. JE suis bien vivant – JE mange à ma faim – J’AI un toit – JE ne suis pas malade….JE ne suis pas comme lui, comme eux. Se faire de petites frayeurs, comme les enfants.
    Je pense qu’il y a indécence lorsqu’il n’y a que ça dans la recherche d’un photographe, (j’en connais au moins une sur AM3) comme exutoire.
    Il y a indécence dans celui qui regarde, que ce soit sur l’écran ou derrière le viseur.
    Figer l’instant de l’autre, quelqu’il soit, EST indécent.
    Et t’es-tu posé la question de l’indécence en photographiant le bonheur, le rire, la joie ? Moi non… et pourtant il aurait été logique de le faire vu que je me la suis posée pour mes rares photos de misère citadine !

    • 1126 réactions 10-26-2011

      Je te rejoins tout à fait, Véronique : figer l’instant de l’autre est en effet forcément indécent. C’est là, je crois, le constat que doit se poser tout photographe de rue un peu scrupuleux. Alors, cela te semblera peut-être paradoxal, mais pour ma part je me sens plus indécent à figer des instants de bonheur que la misère. Parce qu’en somme le bonheur demeure une affaire privée, tandis que la misère – et tu le démontres bien – touche à l’universel. Ce qui est réellement indécent, c’est la misère. Qu’elle soit vécue à la première personne ou qu’elle se contente de planer sur la société comme une menace, une hantise perpétuelle. Mes années de journalisme me permettent d’en témoigner : la frontière entre l’homme debout et l’homme à genoux, pour reprendre tes mots, est minuscule. Il y a ce bref, imperceptible moment où tout bascule : la veille tu te sentais fort, intouchable, aujourd’hui tout est moche et compliqué. Dès lors, le regard sur la misère devient forcément un regard sur soi-même.

  3. 15 réactions 10-25-2011

    Une superbe photo. ………………mais quelle tristesse !

    • 1126 réactions 10-26-2011

      Merci Rem-la. Oui : tristesse !

  4. 11 réactions 10-26-2011

    Endormi, où vont ses rêves ?…
    Dans tous les questionnements qui précédent et peut-être aussi dans le tien, manque, il me semble, la dimension de l’esthétique…Et c’est peut-etre là que parfois peut résider un malaise pour certaines personnes, que d’une photo montrant la misère puisse receler dans le même temps le beau…Et pourtant… heureusement que le beau puisse se deviner, s’infiltrer,ou éclater quelque soit le contexte….Ce qui me renvoi à une de mes réflexions récentes où revenant du Brésil et notamment de Rio, et en voyant tous ces gamins des favellas sur les plages, s’amuser et rire, dans un décor sublime, je me disais qu’eux au moins pouvaient être en contact direct avec le beau tous les jours et ce malgré leurs conditions de vie difficile alors que dans nos bidonvilles qui fleurissent autour de nos grandes villes françaises, Paris et Lyon notamment,la couleur du périph est prédominante… or une part de moi reste convaincue que dans l’accès à la beauté réside la part infime d’espoir…
    J’ai aussi en souvenir une photo faite au mois de juin, place carnot à Lyon, d’un couple vivant dans un de ces bidonvilles, et malgré leur allure miséreuse, leurs dents déchaussées ou manquantes, leurs visages marqués par la pauvreté et le manque de tout, ils étaient si beau… Quelques temps plus tard, je les ai revu, je leur ai donné la photo, ils se sont trouvés…beau! ils étaient heureux et fiers…cette fierté là je ne l’oublierai jamais…et m’a renvoyé à la dignité de l’homme…
    Une photo de sans-abris leur redonne une place quand nous voudrions les reléguer, les oublier…et si en plus il y a du beau elle n’en devient que plus fortement le petit caillou dans la chaussure dont tout le monde a besoin pour ne pas s’endormir…
    Bon, j’ai l’impression d’avoir digresser par rapport à la question principale, manque de rigueur dans mon raisonnement ce matin après une nuit trop courte! si c’est pas très compréhensible je développerais…
    Marco, continue à faire émerger…con tutta la forza!

    • 1126 réactions 10-26-2011

      Vaste questionnement que celui de l’esthétique. Pour ma part, je ne cantonnerais pas la définition de celle-ci à la recherche du beau (ou du « Beau » avec majuscule, pour imiter les symbolistes). Ici, puisqu’il y a un minimum de composition photographique et travail du N&B, il y a forcément au moins une tentation de l’esthétique. Le langage photographique, comme tout langage, procède d’un choix et la seule quête du contraste manifeste déjà une volonté esthétique. Mais j’imagine bien que ce n’était pas dans ce sens-là que tu utilisais le terme. Bon. Mon parti pris, lorsqu’il s’agit de montrer la misère, c’est de désamorcer l’espoir. C’est la raison première pour laquelle je ne cherche pas le regard de mes personnages. Ce que manifeste un regard échappe à l’universel pour explorer le particulier. J’ai beaucoup d’admiration pour le travail de ce photographe américain – son nom m’échappe – qui cherche en gros plan des visages, des moues, des sourires de sans abris. Je reconnais bien l’empathie de ce superbe moment partagé. Mais, au bout d’un moment, je me pose tout de même la question de l’efficacité intrinsèque de ces compositions. Parce que montrer des « gueules » induit nécessairement un regard très subjectif. Un regard qui individualise et rassure. Lorsqu’il s’agit de montrer la misère, je n’entends pas rassurer de mon côté… quitte à faire l’économie de la dimension esthétique.

  5. 5 réactions 10-26-2011

    Désolé !!! je ne veux choquer personne mais moi je ne vois pas spécialement de « misère » dans cette photo …
    Le n/b et le texte n’influenceraient t’ ils pas cette interprétation ? …

    • 1126 réactions 10-26-2011

      Il est évident que le N&B et le texte influencent l’interprétation. Tu me connais : ça fait partie du paquet. Mais si tu ne vois pas de misère dans cette situation, si au contraire il te semble que mon personnage respire la joie de vivre, manifeste tous les signes de prospérité du petit épargnant et répond aux canons socio-esthétiques de notre société, il faudra qu’on creuse un peu la question autour d’une orangeade amère, toi et moi.

      • 5 réactions 10-26-2011

        d’accord mais là encore tu interprètes …
        Il dort, difficile d’exprimer quoi que ce soit, bien qu’il ait l’air de dormir paisiblement.
        Pour ce qui est des signes de prospérité … dans tous les endroits touristiques tu croises des gens déguisés avec bermuda et/ou training qu’ils ne sortent que pour les vacances et que probablement ils n’oseraient mettre en temps normal. (moi même j’ai un superbe training qui n’a jamais « fait de sport » mais qui a vu le soleil de plusieurs pays étrangers.)
        Des canons socio esthétiques … connait pas … il vient souvent par ici ? J’ose croire que, de nos jours, plus personne ne se laisse prendre par les mannequins sur les affiches publicitaires. (Là je serais d’accord de parler de misère.)
        En plus le cadre fait penser au parvis d’une église, sans déchets ni graffiti ni même trace d’urine sur les murs … si c’est à Bruxelles, c’est une rue très fréquentée…
        Non, je préfère mon interprétation : celle d’un touriste qui, harassé par le soleil, s’est paisiblement endormi. A son réveil, la bouche moite, il se réhydratera d’une bonne bière (ou orangeade amère) avant de repartir dans de nouvelles aventures….

        • 1126 réactions 10-26-2011

          Je me souviens d’un ami – tu le connais aussi, mais je ne vais pas balancer – qui a filé un jour un billet à une touriste assise sur le trottoir, les cuisses et la lippe à l’air, en la prenant pour une sdf. Bon. Ton interprétation se défend. Il faudrait voir ce qu’en pensent les autres. Ceci dit, je connais le personnage et puis t’assurer sans ambiguïté qu’il s’agit bien ici d’un sans-abri. Après, ce qui est réellement symptomatique, ce n’est pas que l’on prenne quelquefois la tenue débraillée du touriste pour les oripeaux du sdf, mais bien que l’on commence à confondre ces derniers avec des touristes. Non mais, ne vit-on pas dans un monde fabuleusement nuancé ?

  6. 50 réactions 10-26-2011

    What a thought-provoking image, you really managed to capture the atmosphere with your camera. Many compliments!

    • 1126 réactions 10-27-2011

      Merci Martina. J’aime ce « thought-provoking ». La langue anglaise a de ces amalgames lexicaux particulièrement évocateurs.

  7. 13 réactions 10-26-2011

    I photograph a lot of streets scenes in Washington D.C. that depict street « life » and that does include the homeless. It’s one thing to take advantage of the homeless to create an image for your photographic pleasure, but it’s entirely different respect to a person’s situation to capture the moment for what it is. Although…I must admit the line is very thin. I often don’t shy away from photographic opportunities that may include a homeless person in my frame, more importantly, my intention is not to show what they do not have, but to capture a scene is its rawest form.

    Very good post Marco, thought provoking.

    • 1126 réactions 10-27-2011

      Merci NR. Pour ma part, je ne sais si je me permettrais ce genre d’images si je n’avais pas déjà une longue expérience des sans-abris comme journaliste. Ce dont je suis sûr, en revanche, c’est que je ne les posterai jamais sans les accompagner d’un texte où j’indique, même brièvement, le sens de ma démarche.

  8. 15 réactions 10-27-2011

    Quel dilemne, poser ou non son regard, à plus forte raison son appareil photo sur la misère, et même sur tout ceux qui sont un peu « différents », qui ne rentrent pas dans les « normes » … des gens un peu plus forts, un peu plus petits, un peu moins beaux, un peu plus pauvres, et j’en passe, à chaque fois, on jette un oeil timide, discret, vite fait, on veut voir mais surtout sans croiser le regard de ces gens là…pourquoi ce réflexe ???… comme s’il était malsain d’oser regarder et surtout voir la « différence »…une question me vient à l’esprit, si cette personne t’avait regardé droit dans les yeux, l’aurais-tu photographiée ?… car c’est souvent ça en fait , on ose quand « l’autre » ne nous voit pas… Combien offre un sourire à un sdf dans la rue ?… la plupart détourne le regard en arrivant devant lui alors qu’ils l’ont longuement observé quelques secondes plus tôt… Je te félicite pour cette image, d’abord elle est très belle en qualité et elle met le doigt là où ça fait mal … ce serait bien de changer un peu les mentalités, beaucoup de ces gens « différents » seraient tellement heureux avec juste un sourire et un regard en cadeau ! … Bonne journée Marco

    • 1126 réactions 10-27-2011

      Non. Je n’aurais pas pris cette image si cet homme m’avait regardé. Pour les raisons que j’explique plus haut : mon sujet n’est pas tant le sans-abri que le regard que l’on porte sur le sans-abri. Je ne tiens donc pas à montrer un échange : ils sont rares et ne reflètent pas la réalité de la situation. En revanche, considérant toujours qu’il eût croisé mon regard, j’aurais été vers lui pour lui parler. J’aurais quitté mes oripeaux de photographe amateur pour revêtir ceux du journaliste engagé que j’ai été longuement… dans une autre vie. Il y a une chose que j’ai apprise lors de ma fréquentation des sdf : ce n’est pas la misère, les difficultés budgétaires, qui tue, mais la solitude. Un sdf me confiait que le plus dur, lorsqu’il fait la manche, ce n’est pas que les gens ne donnent pas : c’est qu’ils ne s’autorisent même pas un sourire, un regard, en se défilant. Je me souviens très précisément de ses mots : « un regard suffirait », m’a-t-il dit. Depuis, je n’ai plus jamais croisé un sdf sans y songer.

  9. 30 réactions 10-27-2011

    These kind of pictures / portrait interests me the most . Very painful portrait, strong and painful !

    • 1126 réactions 10-28-2011

      Merci Mariana. Nous avons quelquefois, je crois, les mêmes motivations en cherchant ce genre de scènes.

  10. 20 réactions 10-27-2011

    Les gens qui vivent dans la rue, il y en a beaucoup dans les rues de ma ville. Pourtant, beaucoup disent le contraire. Ils ne veulent pas les voir, ils ne les voient pas. Les montrer, ne serait-ce que via le média blogs, peut donc contribuer à réveiller les consciences. Encore que ceux qui ne veulent pas les voir dans la rue, sont aussi sans doute ceux qui ne veulent pas les voir sur leur écran d’ordinateur.

    • 1126 réactions 10-28-2011

      Alors, je suis absolument convaincu que les gens qui ne veulent pas voir dans la rue seront carrément heurtés qu’on leur montre à voir sur leur écran. Bref : qu’ils seront les premiers choqués par ma démarche. Les premiers à me taxer d’indécence et à me dire que je « profite » de la misère. Je te laisse imaginer, Francis, où je me mets leur commentaire et à quelle profondeur.

      • 43 réactions 10-28-2011

        Le débat est déjà bien avancé et je souscris pleinement à cette réponse à Francis. Les plus choqués sont souvent ceux qui ne veulent pas voir.
        Comme souvent, aucune réponse totale, ni définitive. Si ce n’est que lorsque je photographie, au moment de déclencher, je sens assez bien si mon regard est déplacé ou pas. Mettre en image est une forme de capture (le double sens du mot anglais est fort explicite à cet égard), mais la relation avant, après, rend cette capture plus ou moins décente.
        Par contre, j’ai du mal avec l’ « esthétisme de la misère ». Certains photo-reporters en abusent à mon goût. De ce point de vue, j’aime la sobriété du n&b, du reportage classique façon numérique, sans effets ni retouches, dans la retenue. Montrer simplement pour montrer, avec un regard lucide. Ce regard-là me convient beaucoup mieux.

        • 1126 réactions 10-29-2011

          Oui, je conçois bien ce que tu veux dire. Je sens également si mon regard est déplacé ou non. Après, il faut tout de même confronter cette impression personnelle au regard des autres. D’où la question que je posais sur ton blog à l’égard de la photo d’enfants. Je sais que mon regard sur les sans-abris s’inscrit dans une cohérence, que l’on peut éventuellement désapprouver, mais dont je puis étayer les principes en produisant notamment les multiples papiers que j’ai fournis sur la question. En revanche, on notera que je ne me suis jamais permis jusque-là de poster la moindre image montrant des enfants et c’est cependant un sujet que j’exploite beaucoup et qui me tient à cœur.

          • 43 réactions 11-1-2011

            Seule la vie m’intéresse. Je ne sais pas s’il faut toujours tenir compte du regard des autres. Il y a tjs qqn que tu déranges, surtout quand tu affirmes un regard, que tu n’as pas peur. Je ne fais pas des photos pour heurter, surtout pas. Et d’ailleurs je ne me planque jamais pour les faire, tout le monde peut me voir. Je n’ai eu qu’une fois un Mr dont je n’avais pas pris les enfants en photo d’ailleurs (mais d’autres enfants qui jouaient), qui m’a demandé des comptes. Je lui ai demandé de quoi il avait peur, ce qui le gênait, il n’a pas su vraiment me dire. Il a dit « bin il y a des choses pas très sympas qui se passent au niveau des médias ». Je lui ai demandé quoi, il n’a pas su m’expliquer. Il a fini par dire « vous profitez des enfants des autres ». Je lui ai dit qu’il exagérait peut-être un peu, que je ne tirais aucun profit de ces petites chères blondes, que je ne monnaye jamais aucune photo par exemple, et puis qu’elles appartenaient peut-être à elles-mêmes avant d’appartenir à leurs parents, et qu’une image où elles jouent ne met en rien leur intégrité en cause. Je lui ai dit que j’étais moi aussi choquée par le terme qu’il employait « profiter » pour une simple image, et que cela me semblait assez symptomatique d’une époque où plus aucun geste, aucune démarche, ne semble pouvoir être « gratuite ».
            Enfin, je lui ai fait remarqué qu’en plein jeu, un enfant ressemble à un autre enfant, lui ai montré que c’était mon seul propos (avec qqles exemple sur le dos de mon appareil), un propos universel et mille fois rebattu et qu’à ce titre je m’inscrivais modestement dans une très longue tradition qu’il devait bien connaître un peu.
            Voilà… J’ai aussi plein de fois photographié des enfants qui jouent avec des parents à côté, bienveillants, ça ne les gênait pas (précision : je ne fais pas de portrait serré sans autorisation des parents, et alors j’envoie la série de photos en mail aux parents et souvent petite séance sur commande s’ils veulent). Et tout le monde est content, gratuitement. Elle est pas belle la Vie ? :)

            • 1126 réactions 11-1-2011

              Oui. Tu as raison, Aurore. Et tu as tout dit : seule la vie doit nous intéresser.

              • 43 réactions 11-3-2011

                (j’avoue il m’a un peu énervée ce Mr… :) mais ta question est plus que pertinente, me la suis pas mal posée quand j’ai commencé à faire bcp de photos de rue à Paris l’année dernière, moins quand j’étais à l’étranger en voyage où les gens sont moins rétifs)

  11. 41 réactions 10-28-2011

    Je constate que nous avons la même approche photographique.
    Comme toi j’ai toujours mon Ixus 95IS en poche.
    Ton snapshot est nickel.
    Bon week-end.
    Yvon.

    • 1126 réactions 10-29-2011

      En vérité, j’ai longtemps été rétif au numérique et le découvrais à peine à l’époque où j’ai produit cette image. Je ne disposais donc encore – au-delà de mon équipement argentique – que de mon petit compact Ixus. Ceci dit, je confirme que nous avons bien aujourd’hui la même approche : bien que doté désormais d’un réflex numérique, mon compact ne quitte jamais le ceinturon de mon pantalon.

  12. 2 réactions 10-29-2011

    Une photo poignante

    • 1126 réactions 10-29-2011

      Merci de ton intervention. Sois le bienvenu sur ce blog, Calusarus.

  13. 1 réactions 10-30-2011

    Salut Marco

    I would like to challenge (in a nice way) one of your statements: « Je ne cherche pas non plus le regard. »

    I believe that pictures of vulnerable people would be more powerful they would engage with the subject, if the photographer would ask for permission to take the picture. Encouraging the subject to look into the camera, gives them an opportunity to show dignity (and pride). These shots should not be primarily about misery. We all know that the world is a miserable place for many many people. But there is a lot of unreported dignity and defiance out there. We need to focus on that!

    Take care
    Raoul

    • 1126 réactions 10-31-2011

      Ciao Raoul. Eh bien, nous nous sommes déjà parlés en français, en italien… mais tu m’impressionnes lorsque tu t’adresses à moi en anglais. Alors, je dirais que c’est une question de regard et de choix de ce que tu veux transmettre. J’ai beaucoup d’admiration, je l’ai dit, pour le travail de ces photographes qui cherchent le regard et c’est un fait qu’ils restituent de la dignité dans la misère, mais ce n’est pas le point de vue que je veux transmettre. Je ne cherche pas davantage le portrait, ne tiens en aucun cas à isoler le sujet de la situation. Car, en somme, ce n’est pas le sujet photographié qui m’importe, mais le regard que nous avons sur le sujet. Ta remarque me fait réfléchir néanmoins à l’évolution de mon propre regard. Comme journaliste, c’est en effet toujours le regard, l’individualisation que j’ai tenu à mettre en avant. « Mes » sans-abris s’exprimaient, tutoyaient avidement le lecteur, s’adressaient à lui d’homme à homme. Je les invitais à se raconter et c’est bien la dignité de l’humain que je traquais dans cet échange. Impossible de négliger la parole d’un homme qui s’adresse à toi de cette manière. Impossible de continuer à l’ignorer sous des étiquettes commodes. Bref ! Lorsque j’écrivais sur le sujet, je m’employais toujours à montrer ce que tu préconises. Comme photographe amateur en revanche – mais je l’ai dit ailleurs : je suis toujours beaucoup plus auteur que photographe – j’ai spontanément changé mon fusil d’épaule. Mes articles étaient des sortes de dialogues, je m’y incluais, me propulsais moi-même comme une sorte de médiateur éminemment subjectif. Ici, je ne me retranche en rien de la masse des passants. Je me mets à hauteur de ceux-ci et non plus à la hauteur du sujet. J’isole ce que chacun voit, même si ce n’est que du coin de l’œil. J’impose une sorte d’arrêt sur l’image. Alors, peut-être qu’un psychanalyste aurait des choses à dire sur ce retrait que je me suis imposé. Peut-être pousserait-il l’idée que j’ai vécu ma première approche comme un échec et que ma démarche actuelle manifeste la mauvaise conscience que j’en ai. Bah ! Moi, je me contente de faire les choses comme je les sens au moment où je les sens. Repasse plus tard, j’aurai peut-être encore modifié mon approche.

  14. 38 réactions 10-31-2011

    Comme dit Aurore, le débat est bien avancé et je le laisse avancer tant mon intervention pourrait paraître hors sujet. Je bloque un peu sur cette démarche photographique « faut-il ou non montrer la misère » (car je focalise davantage sur la cause plutôt que les conséquences … hors sujet, donc) et encore plus sur l’idée de ceux s’interrogeant sur le fait d’en tirer un quelconque esthétisme. Dans ses reportages de guerre, Capa s’est-il, une seule fois, posé la question d’insinuer la beauté dans la violence de son oeuvre ? Il a témoigné et, involontairement, c’était beau mais ce n’était pas la finalité de son travail.
    Donc, j’adhère totalement à ton point de vue qui ne s’arrête pas au(x) personnage(s) photographié(s) mais au regard que la société porte sur le phénomène qu’elle engendre.
    Si tu as hérité le titre de cette éloquente chanson, je complète donc
    « Car tu m’as laissé un souvenir en guise de souffrance et,
    Tu m’a laissé sans penser aux conséquences et,
    Je tourne la page et j’essaie d’avancer ».
    Avant de voir les conséquences, on ne s’interroge jamais assez sur les causes.

    • 1126 réactions 11-1-2011

      Eh bien, en vérité, je ne connaissais pas la chanson que tu cites. Je l’ai dit quelques fois dans les parages : je suis une sorte de vieux punk qui, lorsqu’il ne se contente pas des Pistols ou des Buzzcocks, s’en va plus volontiers écouter du Bach ou du Monteverdi. Bon. Ce prélude, c’était pour faire un peu de phrases. Parce que je n’ai strictement rien à ajouter à la substance de ton commentaire. Je crois en effet que notre société vit sur les conséquences sans jamais questionner les causes. Il y a une sorte de vertige à ne se soucier que des conséquences. Et, puisqu’il y a vertige, il y a éventuellement chute et déséquilibre.

  15. 17 réactions 11-1-2011

    Toujours un plaisir de vous lire, vos interventions et les diffèrents commentaires sont très enrichissant.
    Je me permetrai juste d’intervenir dans ce débat sur un point, dont je n’est pas la réponse. Pourquoi alors que la misère si souvent (et à juste titre)décrite par la littérature ou la presse écrite ou radio ne soulève générale aucunes questions ou légitimité, mais que dans le même temps cette possibilité questionne pour « le droit à l’image » ?? Quelle raisons ??
    Trop souvent l’image au service d’une « info fast food » décrédibilisée comme moyen de qualité et à part entière de l’information ?
    L’image, moyen de communiquation rapide par excellence (et qui constitu sa principale faiblesse), plus parlant, plus percutant et surtout plus « accessible » nous mettrait devant nos responsabilités ? craintes individuelles ? échecs ?…Bref…
    Toujours un plaisir de vous lire, Bonne journée

    • 1126 réactions 11-1-2011

      Eh bien, je ne dirais pas qu’écrire sur la misère ne soulève pas le même type de questions. Pour ma part, questionnant très (trop ?)souvent le sujet dans mes éditoriaux, j’ai fini par porter une étiquette particulièrement encombrante. Peu importe. Mais il faudrait que je produise un jour les lettres d’insultes que je recevais quelquefois. Bien sûr, on s’éloigne ici du droit à l’image. Alors, pour ma part, je ne me pose ces questions qu’à titre purement oratoire. Je ne produis que ce que j’éprouve à la première personne, demeurant disposé à justifier ma pratique auprès de toute personne qui s’inquiéterait éventuellement de ma déontologie. D’autre part, je suis d’accord avec toi lorsque tu évoques le côté « plus percutant » de l’image. Mais, revenant au prémices de ma réponse, je te répondrais tout de même qu’enrober le propos d’un tas de mots, de verbes et de liens logiques ne change rien au problème : qui refuse de voir, d’entendre, n’entend pas mieux lorsqu’on prend la peine de lui expliquer.

  16. 32 réactions 11-4-2011

    si tu ne cherches pas la mise en scène , elle est là , offerte par ton regard. Tous ces jeux de ligne promènent le regard face à cet homme tout en rondeur. La photographie est toujours un art de la mise en scène ou alors appuie sans regarder au hasard. En tout cas un belle image qui atteint son but

    • 1126 réactions 11-5-2011

      Oui, tu as raison. Lorsque je dis que je ne cherche pas la mise en scène, j’entends dire que je ne retranche ou n’ajoute rien au regard. Mais le regard est un choix et manifeste du discours : il est probablement déjà en soi mise en scène.

  17. 4 réactions 11-5-2011

    Bonjour à toutes et à tous, bonjour Marco,

    Ce matin sur Béziers il pleut, on sort tout juste d’une alerte météo importante et je profite de ne pouvoir sortir et que mes deux filles s’amusent…à fouiller le meuble où je range tous mes trésors (sic) pour tenter de réagir à mon humble niveau. Je vais le faire aidé de ma propre expérience de vie et essayer de rester purement informatif. Et même si parfois mes propos sembleront mettre en avant de la flagornerie ou de l’exhibitionnisme à outrance, ce ne sera pas le cas. Enfin, je vous demanderai de me pardonner mes fautes de langages, je n’ai pas souvent écrit ces 20 dernières années.

    Je suis issu d’une famille très pauvre, j’ai le vague souvenir de mes 4 ans où mes parents me donnaient à manger des tomates en salade alors qu’ils se partageaient une fine tranche d’un camenbert qui devait faire la semaine sans rien d’autre à manger. J’ai vécu dans des taudis, des squats, une voiture, j’ai fait la manche (croyez moi que les meilleurs coins sont ceux où il faut parfois se battre pour en conserver le monopole!). Bref je résume. Mais je n’ai jamais rien laché, en 92, avec 50 euros en poche, je les ai investi dans un sécateur pour tailler la vigne (le plus gros sacrifice et coup de poker de ma vie) et je suis allé proposer mes services aux viticulteurs de la région, j’ai appris sur le tas et j’ai bossé, bossé, bossé et j’ai remonté cette putain de pente.

    Tout ça pour dire que, la misère, en France en tout cas, je la connais un peu. Alors je pose cette question, pourquoi le fait de la photographier devrait entrer dans l’escarcelle du voyeurisme? je ne comprend pas en fait. Elle fait partie intégrante de notre vie sociale, elle existe et à partir du moment ou elle existe, au même titre que les petits enfants du square d’à côté qui s’ébahissent devant Fanfan le clown, ou du couple amoureux qui s’embrasse sur le quai d’une gare, je ne vois pas qu’est ce qu’il y a de malsain à la photographier.
    On peut penser en effet que c’est profiter de la détresse des gens pour créer une émotion chez ceux qui vivent bien au chaud et qui mangent à leur faim et ainsi mettre en avant son propre travaille photographique, surtout quand le photographe le fait avec un appareil qui coute 2000 euros équipé d’un objectif qui coute encore plus chère…c’est peut être à nous d’apprendre à mieux filtrer l’information, de ne pas faire d’inter-connections bizarroïdes sur les causes qui ont amenées le photographe à faire cette photo.
    Et puis, il faut bien le dire, ne serait ce pas trop souvent notre propre situation qui nous met mal à l’aise, de manger, d’avoir chaud l’hiver, de posséder des choses que la misère ne peut pas se payer?
    De nombreux hommes d’esprit ont déjà tenté de créer des micro sociétés égalitaires, utopiques; tous se sont plantés, la mentalité humaine telle qu’on la connait actuellement n’est pas faites pour ça. On l’a vu dans certaines tribus dites « sauvages » ou « non civilisées » cette égalité presque parfaite. Eh bien je vous le « donne en mille », c’est notre accès vers la civilisation qui crée cette différence, l’homme exploite l’homme pour accèder à l’argent, la possession de biens, le pouvoir, c’est bien nous, les humains!

    Donc, et pour conclure, car il faudrait bien plus que ces quelques lignes pour exprimer ce que j’en pense, oui la misère existe, oui il faut tendre à la faire disparaitre, oui on peut la photographier sans que cela soit malsain, car au même titre qu’une photo d’enfant peut déclencher certaines émotions, la photo d’un homme de la rue va en déclencher d’autres, car finalement, la photo, c’est bien ça, l’émotion de l’image.

    • 1126 réactions 11-5-2011

      David, je lis et relis ton long commentaire et il m’apparaît d’emblée que je ne puis rien en retrancher sans manifester quelque indécence. Il faut sans aucun doute avoir vécu la misère à la première personne pour l’évoquer avec cette tranquille pertinence. Mais ton témoignage interroge : aurais-je eu le même regard, le même discours, le même questionnement si – comme tu le dis très pudiquement – je ne connaissais pas un peu moi-même ce qu’est la misère? Peut-être que se poser la question du voyeurisme est-il déjà un luxe. Peut-être ne peut-il y avoir de voyeurisme que dans l’ignorance. Dès lors, je me fiche du voyeurisme. Nos sociétés, impuissantes à concevoir l’égalité, prônent un assistanat subtilement mitigé de culpabilité. Mais quoi qu’elles cherchent à en dire, il n’y a ou il ne devrait y avoir aucune culpabilité personnelle dans la misère. Il y en a en revanche des montagnes dans l’ignorance et la stigmatisation de l’autre.

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