BBruxelles,PlaceReineAstrid01

Elle a grandi comme il faut, sage et bien savonnée, comme vous et moi, vous dis-je : complaisamment cadrée dans son coin du miroir. Elle y a grandi et, dans ses rêves en 12 inches, il y avait la fièvre du samedi soir, une petite maison dans la prairie et une grande salle des fêtes. Il y avait des effluves de bidees et des phrases de cuivres et de guitares. Il y avait des petits couinements de souris et de grands cris d’Iroquois. Puis, elle a grandi encore et la vie l’a prise par défaut, la vie qui vous cantonne en bord de piste comme dans un Cash Converters.

On s’était fréquentés un peu : nous n’avions pas dix-sept ans. Bien sûr, c’était bien avant sa vie Cash Converters. Elle m’a dit : « Chéri, je vais bien, je vais même très bien, mais je dois avancer ». Elle m’a dit, comme dans une sorte de mantra sucré : « Ch-ch-chéri, tu n’as pas l’air de vouloir avancer ». Et chaque fois qu’on s’est revus par la suite, elle a fait mine de m’ignorer. Je n’existais plus. Exit ! Il faut croire que je faisais tâche dans la grande salle des fêtes.

Après, il paraît qu’elle a cessé de grandir. On m’a raconté qu’elle traçait en numérique et qu’il y avait du « Desperate Housewife » et George Clooney dans ses rêves. Elle a peut-être trouvé le gars qui avait l’air de vouloir avancer. Ce n’est pas la faute de George Clooney quand ça se met pourtant à sentir le rance. Ce n’est la faute de personne quand les choses finissent par épaissir et stagner et que toute la vie ressemble à la vitrine d’un Cash Converters. « Chérie, tu avais raison : je n’ai jamais eu l’air de vouloir avancer. Mais ch-ch-chérie ! Qui t’a fait croire que tu ne vieillirais pas ? »

Aujourd’hui, il m’arrive encore de traîner quelquefois ma flemme dans ce coin du miroir. Lorsque je passe sous le balcon où elle affiche sa vie Cash Converters, son regard flingue la zone comme si je n’y étais toujours pas. Je n’y serai jamais plus, mais je m’en remettrai. Et si par inadvertance nos regards se mêlent tout de même – moi en bas, elle sur le balcon – personne ne sait qui est le spectateur de l’autre. Qui de nous deux, dans ce gros automne engourdi, a conservé des rêves de prairies et de fêtes. Et les effluves de bidees et les grands cris d’Iroquois et…

 

 

  • Où : Bruxelles, "Le Miroir" (Place Reine Astrid).
  • Quand : 20 juillet 2014.
  • Appareil : Canon Eos 60D + Canon 55-250 mm.

le 28 juillet 2014 | rubrique Bruxelles | 28 Réactions | Imprimer Imprimer ou Générer un PDF

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28 Réactions

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  1. 13 réactions 7-28-2014

    Très belle histoire, qui me rappelle que la seule justice ici-bas c’est de vieillir.

    • 1238 réactions 8-1-2014

      Pas sûr d’être d’accord avec toi : si vieillir était une sorte de justice, mon texte aurait quelque chose de revanchard. Le genre : « Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle… » Je l’ai davantage conçu comme une fable ironique. Non, il n’y a décidément rien de juste à en être réduit à piétiner ses rêves. Mais bien sûr, ce n’est que mon point de vue et le tien aussi conserve sa pertinence.

  2. 18 réactions 7-28-2014

    Simplement magnifique !

    • 1238 réactions 8-1-2014

      Merci Magalhina.

  3. 18 réactions 7-28-2014

    Superbe Marco ! Merci

    • 1238 réactions 8-1-2014

      C’est moi qui te remercie, Alessandro.

  4. 4 réactions 7-29-2014

    Très touchant . Merci , Marco !

    • 1238 réactions 8-1-2014

      J’aime quand tu laisses une trace de ton passage sur mon blog, Inge.

  5. 23 réactions 7-29-2014

    Plus fan du texte que de la photo cette fois. Très beau texte.

    La vie nous émerveillant (ou pas) différemment mène parfois nos illusions rêvées d’une incompatible synchronicite.

    • 1238 réactions 8-1-2014

      C’est que – je n’en ai jamais fait mystère – je mise toujours davantage sur le texte que sur l’image, Sarin. J’aime beaucoup cette notion « d’incompatible synchronicité ».

  6. 11 réactions 8-2-2014

    Très belle histoire, tu as l’art de l’écriture, moi j’aime la photo très représentative!
    Merci de ta visite chez moi!

    • 1238 réactions 8-4-2014

      Toujours très sensible à tes commentaires, Roland.

  7. 45 réactions 8-3-2014

    Ton histoire (très belle) n’exprime qu’une vérité. Pour moi, enfant, c’était la guerre à laquelle je ne comprenais rien. Ado, les études, les sorties : on ne pense à rien ! Plus tard, la vie, les enfants, le mari, le boulot, le stress… Ensuite, les enfants s’en vont, le mari décède : on pense que la vie est finie, plus d’espoir, plus rien. Pourtant dans le fond de son coeur, une toute petite étoile surgit : la vie continue. Elle ne sera plus comme avant. Ne regarde pas trop loin ! Près de toi les fleurs poussent, la pluie les arrose, les enfants rient, le ciel est bleu ! Je regarde au balcon !

    • 1238 réactions 8-4-2014

      Bien sûr, une histoire n’exprime jamais qu’une vérité et il y a autant d’histoires que de vérités. Voilà ! Au-delà de ce baratin très convenu, je m’interdis formellement de rien ajouter ou retrancher à la vérité de ton commentaire. Et à la magnifique sensibilité de ce « je regarde au balcon ».

  8. 51 réactions 8-4-2014

    Très beau texte, Marco.
    Il ne faut pas trop penser que l’on va vieillir, sinon sécurisation à tous les étages et le présent devient infernal. Ca vient, tout seul et naturellement, année après année. Juste se donner le temps de voir le temps passer… Bises !

    • 1238 réactions 8-6-2014

      Mais l’avantage de vieillir, c’est que lorsque l’on regarde en arrière, il y a du programme sur toutes les chaînes, non ?

  9. 49 réactions 8-4-2014

    Le genre de photo qui laisse libre cours à l’interprétation de chacun.
    J’apprécie.
    Bonne semaine, Marco.
    Yvon.

    • 1238 réactions 8-6-2014

      Bonne semaine à toi aussi, Yvon.

  10. 1 réactions 8-6-2014

    Par une nuit d’insomnie, je m’arrête sur ta page que je lis et puis j’aime, comme l’intervention de mamie…

    • 1238 réactions 8-6-2014

      J’aime assez l’idée de peupler des nuits d’insomnies. Moi-même insomniaque, je deviens assez performant à cet égard. Mamie sera contente que tu aimes son intervention. Pour ma part, elle m’a laissé aphone sur ce coup-là.

  11. 3 réactions 8-6-2014

    Pas seulement deux minutes…C’est toujours un régal de te lire et de découvrir tes photos!!

    • 1238 réactions 8-6-2014

      … et c’est toujours le même plaisir de t’accueillir dans la zone. L’indécrottable amoureux de la solitude que je suis avoue se sentir parfois trop seul sur ces pages de blog.

  12. 36 réactions 8-7-2014

    Dans l’espace textuel, le littéraire, l’écrivain que tu es se promène en mode réel – une caractéristique de ton écriture, je crois … -. Un texte tout en métaphores : j’adore ! et ne va pas croire que c’est pour la rime que je l’écris

    Ta photo : je partage l’avis d’Yvon.

    De très belles réactions sur ton travail … Bonne continuation …

    • 1238 réactions 9-1-2014

      Le réel est une infinité de signes. Le réel est forcément métaphores. Merci Fab !

  13. 12 réactions 8-16-2014

    Quand ça commence à sentir le rance… Bon sang, Marco ! Tu as de ces images (justes) ! Un régal (frais et gouleyant)

    • 1238 réactions 9-1-2014

      De « rance » à « régal », tu n’y vas pas léger non plus, Dolly.

  14. 29 réactions 8-26-2014

    Rentré de vacances je passe te faire un petit bonjour amical !

    Ce portrait à la force du décapant ! Génial !

    • 1238 réactions 9-1-2014

      Merci Jacques. Ah ? Les vacances ? J’en ai entendu parler. J’irai un jour.

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