Il y a quelquefois des images qui n’ont réellement de sens ou d’intérêt que pour leur auteur. Si c’est le cas de celle-ci, je m’en excuse… et m’en explique. Les hommes de mon bled en Toscane se rassemblent depuis toujours pour causer politique tout le long du Corso Italia, le grand boulevard qui mène de l’entrée du bourg au littoral. J’étais tout môme encore et je me souviens avoir passé de longues heures ennuyeuses en compagnie de mon père ou de l’un de mes oncles : passer par le Corso Italia signifiait forcément y achever la journée en palabre.

Puis vinrent les années sombres en Italie : l’assassinat d’Aldo Moro par les Brigades Rouges et cette longue décennie de répression et de méfiance qui suivit. Et sortir dans la rue pour débattre d’un monde nouveau n’avait soudain plus rien de pertinent. On y allait peut-être encore pour causer boutique et Totocalcio, mais tout rassemblement semblait suspect aux yeux des autorités et il valait mieux, en somme, rester chacun chez soi, attendre comme on le fait partout ailleurs, la fin de l’orage. C’était aussi les années Benetton et le Corso Italia désormais ressemblait à un long défilé de mode où adolescents et adolescentes se provoquaient gentiment, chacun dans leur bande.

Cette année-là, j’étais retourné dans mon bled pour la période de Noël. Tôt le matin, je prenais un espresso sur le Corso Italia. Il faisait un peu froid, rien de bien méchant pour qui est habitué au climat du Nord de l’Europe, mais le Toscan est réputé frileux et à tendance à se mettre en mode « off » dès que le mercure a le mauvais esprit de descendre sous les 15 degrés. Ce qui m’a alerté d’abord, ce sont les rumeurs qui venaient du boulevard. Je suis sorti et je les ai vus : transis, sapés comme des esquimaux, ils étaient revenus débattre sur le Corso, avec leurs airs de conspirateurs qui se donnent les moyens de changer le monde. Ils n’étaient pas très nombreux encore : la froidure, je te l’ai dit, avait dû en retenir plus d’un sous la couette ou près du poêle. Alors, peut-être me trouveras-tu vachement sentimental sur ce coup-là, mais ce rassemblement qui m’avait tant ennuyé dans mon enfance me donnait subitement un sentiment de pérennité et d’appartenance. Pour la première fois depuis près d’une décennie, il me semblait sentir se raviver un peu le vent rouge et profondément chicaneur de Toscane.

  • Où : Piombino (Italie), Piazza Verdi.
  • Quand : 24 décembre 1996.
  • Appareil : Canon AE1.

le 31 mars 2011 | rubrique Ailleurs, Piombino e dintorni | 4 Réactions | Imprimer Imprimer ou Générer un PDF

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4 Réactions

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  1. 45 réactions 7-21-2011

    Commentaire parfait, rigoureusement exact. Dans les années ’60 (tu n’était pas né ou trop petit pour te rendre compte !) et que moi, la belge en vacances en Italie avec ton papa, je déambulais Corso Italia où tout le monde devait obligatoirement déambuler, je me sentais écrasée par tous ces hommes qui connaissaient forcément ton papa et qui me posaient des tonnes de questions auxquelles, la plupart du temps, je ne pouvais pas répondre !

    • 1238 réactions 7-21-2011

      Pas né dans les années ’60 ? Je suis bien content de l’apprendre. Ah ! Mais si, si ! A présent que j’y repense, c’est rigoureusement exact : je n’ai jamais mis les pieds dans les années ’60. Et d’ailleurs, même les ’70, c’est limite.

  2. 26 réactions 7-21-2011

    Cela doit être rassurant d’avoir des racines, des appartenances, de se savoir né de quelque part et non à quelque part. Pour ne pas les avoir je crois (bien entend) que certaines valises doivent être sacrées.

    • 1238 réactions 7-21-2011

      Ciao Véronique ! En vérité, même les valises les plus sacrées peuvent être quelquefois lourdes à porter. Mais je demeure très fier de la vieille valise en carton avec laquelle mon père a pris le chemin de l’émigration. Ceci dit, je tiens à préciser ici – pour toi et pour tous ceux qui auraient réceptionné l’avis d’une nouvelle publication sur mon site – que ce post ancien est remonté suite à une mauvaise manipulation (je le répète : je suis loin d’être une flèche en informatique). Ce qui est neuf en l’occurrence, c’est la rubrique « Piombino e dintorni » au sein de laquelle je compte poster tout prochainement une série de nouvelles images.

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